Et pourquoi Rabelais se serait-il livré «aux diables engipponnés»? Il n'avait point une foi dont il pût témoigner dans les flammes. Il n'était pas plus protestant que catholique, et s'il avait été brûlé à Genève ou à Paris ç'eût été par suite d'un fâcheux malentendu. Au fond—et M. Stapfer le dit fort bien—Rabelais n'était ni un théologien ni un philosophe, il ne se connaissait aucune des belles idées qu'on lui a trouvées depuis. Il avait le zèle sublime de la science, et pourvu qu'il étudiât à son aise la médecine, la botanique, la cosmographie, le grec et l'hébreu, il se tenait satisfait, louait Dieu et ne haïssait personne, hors les diables engipponnés. Cette ardeur de connaître enflammait alors les plus nobles esprits. Les trésors des lettres antiques exhumés de la poussière des cloîtres étaient remis au jour, illustrés par de savants éditeurs, multipliés sous les presses des imprimeurs de Venise, de Bâle et de Lyon. Rabelais publia pour sa part quelques manuscrits grecs. Comme ses contemporains, il admirait pêle-mêle tous les ouvrages des anciens. Sa tête était un grenier où s'empilaient Virgile, Lucien, Théophraste, Dioscoride, la haute et la basse antiquité. Mais surtout il était médecin, médecin errant et faiseur d'almanachs. Le Gargantua et le Pantagruel ne tinrent pas plus de place dans sa vie que le Don Quichotte dans celle de Cervantes, et le bon Rabelais fit son chef-d'oeuvre sans le savoir, ce qui est généralement la manière dont on fait les chefs-d'oeuvre. Il n'y faut qu'un beau génie, et la préméditation n'y est pas du tout nécessaire. Aujourd'hui qu'il y a une littérature et des moeurs littéraires, nous vivons pour écrire, quand nous n'écrivons pas pour vivre. Nous prenons beaucoup de peine, et pendant que nous nous efforçons de bien faire, la grâce nous échappe avec le naturel. Pourtant la plus grande chance qu'on ait de faire un chef-d'oeuvre (et je confesse qu'elle est petite) c'est de ne s'y point préparer, d'être sans vanité littéraire et d'écrire pour les muses et pour soi. Rabelais fit candidement un des plus grands livres du monde.
Il s'y divertit beaucoup. Il n'avait ni plan d'aucune sorte, ni idée quelconque. Son intention était d'abord de donner une suite à un conte populaire qui amusait les bonnes femmes et les laquais. Il n'y réussit pas du tout et ce qu'il avait préparé pour la canaille fut le régal des meilleurs esprits. Voilà qui déconcerte la sagesse humaine, laquelle d'ailleurs est toujours déconcertée.
Rabelais fut, sans le savoir, le miracle de son temps. Dans un siècle de raffinement, de grossièreté et de pédantisme il fut incomparablement exquis, grossier et pédant. Son génie trouble ceux qui lui cherchent des défauts. Comme il les a tous, on doute avec raison qu'il en ait aucun. Il est sage et il est fou; il est naturel et il est affecté; il est raffiné et il est trivial; il s'embrouille, s'embarrasse, se contredit sans cesse. Mais il fait tout voir et tout aimer. Par le style, il est prodigieux et, bien qu'il tombe souvent dans d'étranges aberrations, il n'y a pas d'écrivain supérieur à lui, ni qui ait poussé plus avant l'art de choisir et d'assembler les mots. Il écrit comme on se promène, par amusement. Il aime, il adore les mots. C'est merveille de voir comme il les enfile. Il ne sait, il ne peut s'arrêter. Ce montreur de géants est en tout démesuré. Il a des kyrielles prodigieuses de noms et d'adjectifs. Si les fouaciers, par exemple, ont une dispute avec les bergers, ceux-ci seront appelés:
«Trop diteux, breschedens, plaisans rousseaux, galliers, chienlicts, averlans, limes sourdes, faitnéans, friandeaux, bustarins, traîne-gaînes, gentilz flocquets, copieux, landores, malotrus, dendins, besugars, tezés, gaubregeux, goguelus, claquedens… et autres telz épithètes diffamatoires.»
Et notez que je n'ai pas tout mis. Parfois c'est le son des mots qui l'excite et l'amuse comme une mule qui court au bruit des grelots.
Il se plaît à des allitérations puériles: «Au son de ma musette mesuray les musarderies des musards.»
Lui, si bon artisan du parler maternel, lui, dont la langue a la saveur de la terre natale, tout à coup il se met à parler grec et latin en français, comme l'écolier limousin qu'il avait raillé tout en l'admirant peut-être en secret, car c'est un des caractères de ce grand railleur de chérir ce dont il se moque. Et le voilà qui appelle une chienne en chaleur une lyrisque orgoose et une jument borgne une esgue orbe. Nos symbolistes, M. de Régnier et M. Jean Moréas lui-même, n'ont pas imaginé, que je sache, de plus rares vocables. Mais il y met, le bon Rabelais, une belle humeur et un sans façon tels qu'on ne peut que s'amuser de cela avec lui. Dans ses heureux moments, il a le style le plus magnifique et le plus charmant. Quelle phrase plus agréable que celle-ci, tirée un peu au hasard du livre III, et qui se rapporte à la politique à suivre avec les peuples récemment conquis?
Comme enfant nouvellement né, les fault alaicter, bercer, esjouir. Comme arbre nouvellement planté, les fault appuyer, asseurer, défendre de toutes vimères, injures et calamités. Comme personne sauvée de longue et forte maladie et venant à convalescence, les fault choyer, espargner, restaurer.
La phrase est-elle simple? c'est Perrette en cotillon court. Rien de plus alerte que les lamentations de Gargantua pleurant la mort de sa femme Badbec. Car Rabelais est comme la nature. La mort n'altère pas sa joie immense.
«Ma femme est morte. Eh bien! par Dieu, je ne la ressusciteray pas par mes pleurs; elle est bien, elle est en paradis pour le moins, si mieulx n'est; elle prie Dieu pour nous; elle est bien heureuse; elle ne se soucie plus de nos misères et calamités: autant nous en pend à l'oeil. Dieu gard le demourant! Il me fault penser d'en trouver une autre.»