Voulez-vous, pour finir, le récit de l'aventure qui termina la vie du prêtre Tappecu? L'art du conteur n'ira jamais au delà.
La poultre, tout effrayée, se mit au trot, à petz, à bondz et au gualop; à ruades, fressurades, doubles pédales et pétarrades; tant qu'elle rua bas Tappècoue, quoy qu'il se tint à l'aube du bast de toutes ses forces. Ses estrivières estoient de cordes: du cousté hors le montonoir son soulier fenestré estoit si fort entortillé qu'il ne le put oncques tirer. Ainsi estoit traisné à escorchecul par la poultre, toutjours multipliante en ruades contre luy, et fourvoyante de peur par les hayes, buissons et fossés. De mode qu'elle luy cobbit toute la teste, si que la cervelle en tomba près la croix Osanière, puis, les bras en pièces, l'un çà, l'autre là, les jambes de mesmes; puis des boyaux fit un long carnaige, en sorte que la poultre au couvent arrivante, de luy ne pertoit que le pied droit et soulier entortillé. (IV, 13.)
Que cela est dit! et comme une énorme joie est répandue sur cette scène de carnage, dont l'exagération même détruit l'horreur. Aimons donc, avec M. Stapfer, le «docte et gentil Rabelais», pardonnons-lui ses plaisanteries de curé et disons qu'en somme il fut bon et bienfaisant.
BARBEY D'AUREVILLY
J'aurais bien de la peine à me faire une idée juste de Barbey d'Aurévilly. Je l'ai toujours vu. C'est pour moi un souvenir d'enfance, comme les statues du pont d'Iéna au pied desquelles je jouais au cerceau, du temps qu'on cueillait encore des bouillons blancs, des trèfles et des coucous sur les pentes sauvages et fleuries du Trocadéro. Je n'avais aucune opinion particulière sur ces statues-là; je voyais vaguement que c'étaient des hommes qui tenaient par la bride des chevaux de pierre. Je ne savais point si elles étaient belles ou laides, mais je sentais bien qu'elles étaient enchantées comme la lumière du ciel qui me baignait délicieusement, comme les souffles salubres de l'air que je respirais avec joie, comme les arbres des quais déserts, comme les eaux riantes de la Seine, comme le monde entier. Oh! je sentais bien cela; mais je ne me doutais pas que l'enchantement était en moi, et que c'était moi, si petit, qui remplissait d'une radieuse allégresse l'immense univers. Il faut vous dire qu'à neuf ans la subjectivité des impressions m'échappait totalement. Je goûtais sans effort la bonté des choses. Le mythe du paradis terrestre est d'une grande vérité, et je ne suis pas surpris qu'il soit entré profondément dans la conscience des peuples. Il est bien vrai que nous recommençons tous à notre tour l'aventure d'Adam, que nous nous éveillons à la vie dans le paradis terrestre et que notre enfance s'écoule dans l'aménité d'un frais Éden. J'ai vu, en ces heures bénies, des chardons qui poussaient sur des tas de pierres, dans des ruelles ensoleillées où chantaient les oiseaux, et, je vous le dis en vérité, c'était le paradis. Il était situé, non pas entre les quatre fleuves de l'Écriture, mais sur les collines de Chaillot et sur les berges de la Seine. Croyez-moi, c'est là une différence qui n'importe guère. Le paradis des petits citadins est plein de pierres taillées par les hommes: il n'en est pas moins inondé de mystère et de délices.
Mes premières rencontres avec M. d'Aurévilly datent de cet âge paradisiaque. Ma grand'mère, qui le connaissait un peu et qu'il étonnait beaucoup, me le montrait, dans nos promenades, comme une singularité. Ce monsieur, coiffé sur l'oreille d'un chapeau à rebords de velours cramoisi, et qui, la taille serrée dans une redingote à jupe bouffante, allait, battant de sa cravache le galon d'or de son pantalon collant, ne m'inspirait aucune réflexion, car mon penchant naturel était de ne point rechercher les causes des choses. Je regardais et aucune pensée ne troublait la limpidité de mon regard. J'étais content seulement qu'il y eût des personnes aisément reconnaissables. Et certes M. d'Aurévilly était de celles-là. Je lui en gardais, d'instinct, une sorte d'amitié. Je l'unissais, dans ma sympathie, à un invalide qui marchait sur deux jambes de bois avec deux bâtons, et qui me disait bonjour, le nez barbouillé de tabac; à un vieux professeur de mathématiques, manchot, qui, la face rubiconde, souriait à ma bonne dans sa barbe de satyre, et à un grand vieillard, vêtu de toile à matelas depuis la mort tragique de son fils. Ces quatre personnes-là avaient pour moi, sur toutes les autres, l'avantage d'être parfaitement distinctes, et j'étais content de les distinguer. Encore, à l'heure qu'il est, je ne peux pas tout à fait détacher M. d'Aurévilly du souvenir du professeur, de l'invalide et du fou qu'il est allé retrouver dans le monde des ombres. Pour moi, ils faisaient partie tous quatre des monuments de Paris, comme les statues du pont d'Iéna. Il y avait cette différence qu'ils marchaient et que les statues ne marchaient point. Quant au reste, je n'y songeais pas. Je ne savais pas bien ce que c'était que la vie—et, après y avoir songé beaucoup depuis, j'avoue que je ne suis guère plus avancé.
Une douzaine d'années s'étant passées avec facilité, je rencontrai par aventure, une nuit d'hiver, dans la rue du Bac, M. d'Aurévilly qui cheminait en compagnie de Théophile Sylvestre. J'étais avec un ami qui me présenta. Sylvestre faisait l'apologie de saint Augustin en jurant comme un diable. Il frappait avec le fer de sa canne la bordure du trottoir. Barbey l'imita, fit jaillir des étincelles et s'écria:
—Nous sommes les cyclopes du pavé!
Il disait cela de sa belle voix grave et profonde. Ayant perdu ma première candeur, j'avais de grandes envies de comprendre; je cherchai le sens de ces paroles sans pouvoir le découvrir et j'en éprouvai un véritable malaise.
Il m'était donné de voir M. d'Aurévilly un moment à toutes les époques de ma vie. J'ai eu l'honneur de lui faire visite dans sa petite chambre de la rue Rousselet, où il a vécu trente ans dans une noble pauvreté et où il est mort entouré des soins d'une personne angélique.