Cette rue Rousselet, étroite, sale, bordée de jardins, est pleine de souvenirs chers au coeur du vrai Parisien. C'est là que madame de la Sablière vint loger quand, ayant renoncé au monde, elle se voua au service des malades. Cette charmante femme, qui avait aimé beaucoup de choses dans la vie, n'apporta à Dieu dans sa pénitence, que les ruines de son coeur et de sa beauté; elle lui vint sans jeunesse, abandonnée de son amant et le sein déjà mordu par le cancer qui devait la dévorer.

À vingt pas de la chambre où l'amie de La Fare pleurait, il y a deux cents ans, sur les ruines encore fumantes de sa vie brûlée, devant une fenêtre ouverte sur les jardins des frères de Saint-Jean-de-Dieu, j'ai jeté bien des paroles toutes fraîches de jeunesse et d'espérance. C'est là qu'habitait mon ami Adolphe Racot, alors plein de rêves et de projets, cordial, bon, vigoureux, et que le journalisme et les gros romans ont tué. Il est mort récemment assommé comme un boeuf. Mais, en ce temps-là, l'infini était devant nous. De cette fenêtre, nous voyions la maison où François Coppée composait, dans un petit jardin, des vers vrais, simples, aimables comme lui-même. Paul Bourget y était assidu. Il sortait du collège, le front assombri de métaphysique sous sa chevelure d'adolescent. Coppée et Bourget fréquentaient Barbey d'Aurévilly et lui apportaient cette chose délicieuse: une jeune admiration. Le parfum des fleurs qui descendait des vieux murs, la jeunesse, la poésie, l'art! Ô charmantes images de la vie! Ô rue Rousselet!

Barbey d'Aurévilly, vêtu de rouge dans sa pauvre chambre fanée et nue, se dressait superbe et magnifique. Il fallait l'entendre quand il disait, mensonge touchant:

—J'ai envoyé mes meubles et mes tapisseries à la campagne!

Sa conversation était éblouissante d'images et d'un tour unique.

—Vous savez, cet homme qui se met en espalier, sur son mur, au soleil… Je tisonne dans vos souvenirs pour les ranimer… Vous regardez la lune, mademoiselle: c'est l'astre des polissons… Vous l'avez vu, terrible, la bouche ébréchée comme la gueule d'un vieux canon… Il est heureux pour Notre Seigneur Jésus-Christ qu'il soit un dieu; comme homme il eût manqué de caractère: il n'était pas râblé comme Annibal… Je me suis enroué en écoutant cette dame… J'ai aimé deux mortes dans ma vie…

Tout cela dit d'une voix grave, avec je ne sais quoi d'effroyablement satanique et d'adorablement enfantin.

Et c'était un vieux monsieur du meilleur ton, d'une belle politesse, à grandes formes. C'est tout ce que je puis vous dire: il est trop mêlé à mes souvenirs, sa mort est trop récente, je suis trop étonné de l'idée de ne plus le revoir, pour essayer quoi que ce soit qui ressemble à un portrait.

Il était extraordinaire, sans doute; mais, comme Henri IV sur le pont Neuf ou le palmier de la Samaritaine, il n'étonnait plus. Ses limousines doublées de velours rouge semblaient quelque chose, je ne dis pas d'ordinaire, mais de nécessaire.

Au fond, et c'est ce qui le rendait tout à fait aimable, il n'a jamais cherché à étonner ni à amuser que lui-même. C'est pour lui seul qu'il portait des cravates de dentelle et des manchettes à la mousquetaire. Il n'éprouvait pas, comme Baudelaire, l'horrible tentation de surprendre, de contrarier, de déplaire. Ses bizarreries ne furent jamais malveillantes. Il était excentrique avec un heureux naturel.