Les paysans disent volontiers, quand ils vous confient quelque objet délicat: «Traitez-le comme une jeune fille.» Leurs vieilles chansons touchent les jeunes filles avec cette discrétion recommandable. Elles donnent à toutes la grâce et la beauté; elles glissent avec une malice souriante sur les fautes de la jeunesse; elles célèbrent les demoiselles qui vengent leur honneur; elles exaltent les saintes filles qui aiment mieux mourir que de pécher. Elles pleurent enfin de vraies larmes sur la mort des fiancées.
Y a-t-il rien de plus touchant, rien qui aille si droit au coeur que cette chanson recueillie dans la Haute-Savoie, cette chanson qui commence par ce couplet de fête?
Ma mère, apportez-moi
Mon habit de soie rose.
Et mon chapeau, qu'il soit d'argent bordé:
Je veux ma mie aller trouver.
Hélas! l'ami trouva sa mie étendue sur son lit de mort, ayant reçu les sacrements. Quand il approcha, elle rouvrit les yeux:
Puis elle sortit sa main blanche du lit
Pour dire adieu à son ami.
Ce dernier trait, ce trait de nature est frappant. L'art le plus achevé ne saurait aller au delà. Le peintre le plus suave, un Henner, un Prudhon, un Corrège, sur sa toile baignée d'une ombre transparente, n'a jamais mieux placé la lumière, jamais mieux trouvé le point où conduire le regard et l'âme du spectateur. «Puis elle sortit sa main blanche du lit, pour dire adieu à son ami.» Non! je ne m'abuse pas. C'est un de ces grands traits de nature qu'on dit le comble de l'art quand l'art a le bonheur de les trouver.
Au reste, fort incrédules, nos chansonniers rustiques, et volontiers railleurs à l'endroit de la vertu des femmes mariées et n'entendant pas aisément qu'on meure d'amour. Le marin de Saint-Valéry en Caux chante:
Faut-il pour une belle
Que tu t'y sois tué?
Y en a pus de mille à terre
Qui t'auraient consolé.
La chanson, comme le fabliau, s'amuse des ruses des femmes sans prendre au sort des maris un intérêt excessif. Le dialogue de Marion et de son jaloux est à cet égard un chef-d'oeuvre de malice et de grâce. Il est répandu dans toute la France. On en a recueilli des versions cévenoles, auvergnates, gasconnes, champenoises, languedociennes, lorraines, normandes, morvannaises, limousines; sans compter ce texte provençal que Numa Roumestan estime beau comme du Shakespeare. Voici, d'après la Revue des traditions populaires, une excellente version recueillie, et peut-être un peu arrangée, par M. Charles de Sivry dans l'ouest de la France: