Notre âne avait les quatr' pieds blancs.
Et les oreill's à l'avenant,
Et le bout du nez pâle;
Ma petit' mam'zell' Marianne,
Oui, le bout du nez pâle, Martin,
Qui allait au moulin.

L'âne de Mademoiselle Marianne, que le loup a mangé, est un symbole. La chanson contient une leçon morale, sans insister plus que de raison sur un accident en somme assez commun. Mais parfois la Muse, ou plutôt la Musette des champs et des bois, hausse le ton et devient romanesque, gentiment tragique et nous montre des filles fort délicates sur le point de leur honneur. Telle est en Bresse et en Lorraine, la chanson de la fille qui fait la morte «pour son honneur garder». Tels sont les pimpants couplets de la fille déguisée en dragon dans le dessein de rejoindre son séducteur retourné à l'armée:

Elle fut à Paris
S'acheter des habits;
Ell' s'habilla en dragon militaire,
Rien de si beau!
La cocarde au chapeau.

Pendant sept ans elle servit le roi sans retrouver l'infidèle. Un jour, enfin, elle le rencontre: elle va droit à lui, le sabre au clair. Ils se battent; elle le tue. Voilà une fille dont le coeur gardait de fiers ressentiments. Il faut dire aussi que c'était une fille de qualité. La chanson nous apprend en effet qu'après avoir mis son séducteur à mort

Ell' monte à ch'val comme un guerrier fidèle,
Elle monte à ch'val
Comme un beau général;
Ell' revient au château de son père,
Dit: «J'ai vaincu,
Mon amant ne vit plus.»

Aussi ferme dans son propos, mais plus pure et plus douce, l'orpheline du Pougan à qui son seigneur offre son amour avec une belle paire de gants. Comme Marguerite (dont Goethe a pris en effet le langage dans la poésie populaire de l'Allemagne), la jeune paysanne bretonne répond à peu près: «Je ne suis demoiselle ni belle».

À moi n'appartient pas des gants
Monsieur le comte,
Je suis simple fille des champs,
À moi n'appartient pas des gants.

Le seigneur ne s'arrête pas à ce refus: «La belle, dit-il, approchez, que je vous baise; ça me donnera l'envie d'y revenir.—Mon Dieu! n'y revenez pas, monsieur le comte; qui vous prie d'y revenir?» L'homme violent la saisit, la prend en croupe. Elle crie en vain; il l'emporte.

Mais en passant sur la chaussée,
Dans la rivière s'est jetée.

«Très sainte Vierge en cet émoi,
Je vous supplie,
Très sainte Vierge, noyez-moi;
Mais mon honneur, sauvez-le-moi.»