M. E. Amélineau a passé plusieurs années en Égypte, à la recherche des manuscrits coptes enfouis dans les couvents et dans les églises. Ce savant, qui fut un homme de foi et qui garde au fond de son âme le parfum de ses croyances évanouies, a vécu de longues heures dans les couvents du Nil, parmi les pauvres moines ignares, paresseux, sales, dégradés, heureux. Il les a vus avec une pitié sympathique chauffant au soleil leur oisiveté fière et pensive. Il a étudié leur âme, à la fois grossière et subtile, pleine de visions merveilleuses. Une chose l'a frappé: c'est la ressemblance profonde de la race copte et de la race celtique. De part et d'autre, c'est la même naïveté dans l'idéalisme et le même culte des vieilles traditions. M. Amélineau a recueilli les monuments d'une histoire de l'Égypte chrétienne. Il a fait plusieurs publications de textes d'une grande importance. Je ne veux parler aujourd'hui que d'un seul de ses ouvrages, la Vie de Schnoudi. C'est un livre intéressant, écrit avec élégance et d'une lecture facile. Ce Schnoudi, dont M. Amélineau a constitué la biographie d'après des documents historiques, tels que règles monastiques, lettres d'administration, sermons, actes, etc., est un personnage extraordinaire, digne d'être étudié même après les Antoine, les Macaire et les Pacôme, qui donnèrent au christianisme d'Égypte une physionomie si originale.

Il naquit le 2 mai 333, sous le patriarcat d'Athanase, non loin de la ville grecque, alors ruinée, d'Athribis, à Schenaloli; c'est-à-dire le village de la Vigne. Son père se nommait Abgous et sa mère Darouba. C'étaient de bons fellahs, qui possédaient quelques moutons et peut-être un peu de cette terre noire qui rend au centuple le grain qu'on lui confie. Ils donnèrent à l'enfant prédestiné le nom de Schnoudi, qui veux dire fils de Dieu. Schnoudi fut élevé comme tous les enfants de fellahs. On peut se le figurer agile et nu, suivant sa mère au bord du fleuve, quand elle descendait le soir remplir la cruche qu'elle posait droite sur sa tête, suivant la coutume séculaire et qui dure encore. À neuf ans, il accompagnait le vieux berger qui paissait les moutons de son père. Déjà sa vocation se révélait. Le soir, au lieu de rentrer à la maison, il descendait dans un de ces nombreux canaux qui traversent les champs, et là, sous un sycomore, plongé dans l'eau jusqu'au cou, les bras levés au ciel, il priait toute la nuit. C'est par de telles pratiques que la sainteté se révèle en Orient. Darouba avait un frère, nommé Bgoul, qui était abbé d'un monastère, proche de la ville ruinée d'Athribis. Bgoul prit l'enfant et le fit instruire dans l'école qui dépendait du monastère. Schnoudi y apprit à parler et à écrire le copte.

Il y prit quelque connaissance de la langue grecque. Surtout il s'exerça sur de nombreux tessons à tracer de beaux caractères. L'art du scribe était alors très estimé. Enfin, il étudia la Bible et se nourrit surtout des psaumes et des prophètes.

Parvenu à l'âge d'homme, il manifesta sa sainteté par des travaux dignes des Macaire et des Pacôme. Il ne dormait qu'un petit nombre d'heures, jeûnait jusqu'au coucher du soleil et ne prenait pour toute nourriture qu'un peu de pain avec du sel et de l'eau. Parfois, il passait la semaine entière, du samedi au samedi, sans manger. Pendant les quarante jours du carême, il se contentait de fèves bouillies.

Une fois, en la semaine sainte, lorsque arriva «le vendredi des douleurs sincères», il se fit une croix comme celle de Jésus, l'éleva, s'attacha lui-même sur le bois et resta suspendu, les bras allongés, la face et la poitrine contre l'arbre de son supplice. Il y resta la semaine entière. On sait que le P. Lacordaire a renouvelé, de nos jours, ces tortures mystiques et qu'il s'est mis en croix pendant plusieurs heures.

Schnoudi était sujet à des crises de larmes: il pleurait si abondamment qu'on craignait qu'il n'en perdit la vue. Selon l'usage des saints de l'Égypte, il se retira dans le désert et vécut cinq ans dans un de ces tombeaux anciens taillés dans le roc et formés de vastes salles, parfois couvertes de peintures. Il y travaillait de ses mains.

Un jour, dit son biographe, comme, assis dans la chambre sépulcrale, il tressait des cordes, le Tentateur lui apparut sous la forme d'un homme de Dieu. «Salut, ô beau jeune homme, lui dit-il; le Seigneur m'a envoyé vers toi pour te consoler. Renonce désormais aux travaux de la piété, quitte l'aride désert; redescends vers la campagne riante et va manger ton pain en compagnie de tes frères.» À ces paroles, Schnoudi connut qui était devant lui. Il lui dit: «Si tu es venu pour me consoler, étends la main et prie le Seigneur Jésus.» En entendant le nom de Jésus, Satan (car c'était lui-même) reprit sa forme véritable, qui est celle d'un bouc cornu. Et le saint lui passa autour du cou une des cordes qu'il venait de tresser. Le diable fut saisi d'une telle épouvante, qu'il en oublia qu'il était immortel.

—Je t'en prie, dit-il à Schnoudi, ne me fais pas périr avant le terme de ma vie.

Schnoudi lui fit entendre ces paroles menaçantes:

—Par les prières des saints, si tu reviens ici, je t'exilerai à
Babylone de Chaldée, jusqu'au jour du jugement.