Les savants de la commission étaient déjà en route. La flotte devait mettre à la voile dans quelques jours.
—Serai-je maître de mon temps et libre de mes mouvements?
On le lui promit.
—J'irai.
Il était âgé de plus de cinquante ans. Dans toute la campagne, il montra une intrépidité charmante. Le portefeuille en bandoulière, la lorgnette au côté, les crayons à la main, au galop de son cheval, il devançait les premières colonnes pour avoir le temps de dessiner en attendant que la troupe le rejoignît. Sous le feu de l'ennemi, il prenait des croquis avec la même tranquillité que s'il eût été paisiblement assis à sa table, dans son cabinet. Un jour que la flottille de l'expédition remontait le Nil, il aperçut des ruines et dit: «Il faut que j'en fasse un dessin». Il obligea ses compagnons à le débarquer, courut dans la plaine, s'établit sur le sable et se mit à dessiner. Comme il achevait son ouvrage, une balle passe en sifflant sur son papier. Il relève la tête, et voit un Arabe qui venait de le manquer et rechargeait son arme. Il saisit son fusil déposé à terre, envoie à l'Arabe une balle dans la poitrine, referme son portefeuille et regagne la barque.
Le soir, il montra son dessin à l'état-major. Le général Desaix lui dit:
—Votre ligne d'horizon n'est pas droite.
—Ah! répond Denon, c'est la faute de cet Arabe. Il a tiré trop tôt.
À deux ans de là il était nommé par Bonaparte directeur général des musées. On ne peut refuser à cet habile homme le sens de l'à-propos et l'art de se plier aux circonstances. Il avait quitté sans regret le talon rouge pour les bottes à éperon. Courtisan d'un empereur à cheval, il suivit de bon coeur son nouveau maître dans ses campagnes, en Autriche, en Espagne, en Pologne. Autrefois il expliquait des médailles à Louis XV dans les boudoirs de Versailles. Maintenant, il dessinait au milieu des batailles sous les yeux de César et charmait les vétérans de la Grande Armée par son mépris élégant du danger. À Eylau, l'empereur vint lui-même le tirer du plateau balayé par la mitraille.
Il n'avait presque point quitté l'empereur pendant la campagne de 1805; à Schoenbrunn il eut l'idée de la colonne triomphale qui s'éleva bientôt sur la place Vendôme. Il en dirigea l'exécution et surveilla soigneusement l'esquisse de cette longue spirale de bas-reliefs qui tourne autour du fut de bronze. C'est à un peintre, et à un peintre obscur, Bergeret, qu'il demanda ces compositions dont il avait réglé lui-même toute l'ordonnance. Le style en est monotone et tendu. Les figures manquent de vie et de vérité: mais c'est un petit inconvénient, puisqu'on ne les distingue pas à la hauteur où elles sont placées et qu'on n'en peut voir les détails que dans la gravure en taille douce d'Ambroise Tardieu[21].