[Note 21: La colonne de la Grande Armée, gravée par Tardieu, s. d., in-8°, avertissement.]

En 1815, Denon résista vainement aux réclamations des alliés qui mirent la main sur le Louvre enrichi des dépouilles de l'Europe. Ce musée Napoléon, trophée de la victoire, fut impérieusement réclamé: il fallut tout rendre, ou presque tout. Denon ne pouvait rien obtenir et il le savait: car il n'était point homme à nourrir de folles illusions. Mais il s'honora en tenant tête aux réclamants armés. Quand l'étranger emballait déjà statues et tableaux, M. Denon négociait encore. Ami des arts, bon patriote, fonctionnaire exact, il fut parfait. Il ne sauva rien, mais il se montra honnête homme, ce qui est bien quelque chose. Il fut ferme avec politesse et gagna la sympathie des négociateurs alliés.

Et quelles sympathies pouvaient se refuser à ce galant homme? Il ne déplaisait pas au roi, et il ne tenait qu'à lui d'achever dans la faveur de Louis XVIII une existence qui avait eu la faveur de tant de maîtres divers. Mais il avait un tact exquis, le sentiment de la mesure, l'instinct de ne jamais forcer la destinée. Il garda son poste au Louvre tout le temps qu'il y eut une oeuvre d'art à disputer aux puissances. Puis quand la dernière toile, le dernier marbre fut emballé, il remit sa démission au roi[22].

[Note 22: Le Louvre en 1815, par Henry de Chenevières, Revue Bleue, 1889, nos 3 et 4.]

À partir de novembre 1815, il se repose et son unique affaire est de vieillir doucement. Toujours aimable, toujours aimé, causeur plein de jeunesse, il reçoit toutes les célébrités de la France et du monde dans son illustre retraite du quai Voltaire.

L'âge a blanchi la soie légère de ses cheveux et creusé son sourire dans ses joues. Il est le septuagénaire charmant que Prud'hon a peint dans le beau portrait conservé au Louvre. Le baron sait bien que sa vie est une espèce de chef-d'oeuvre. Il n'oublie ni ne regrette rien; son burin, parfois un peu libre, rappelle dans des planches secrètes les plaisirs de sa jeunesse. Ses causeries aimables font revivre tour à tour la cour de Louis XV et le Comité de salut public.

Aujourd'hui c'est lady Morgan, la belle patriote irlandaise, qui lui rend visite, traînant avec elle sir Charles, son mari, grave et silencieux.

M. Denon montre à la jeune enthousiaste les trésors de son cabinet. Elle admire pêle-mêle les vases étrusques, les bronzes italiens et les tableaux flamands; les propos du vieillard qui vit tant de choses l'enchantent. Tout à coup elle découvre dans une vitrine un petit pied de momie, un pied de femme.

—Qu'est-ce cela?

Et le vieillard lui apprend qu'il a trouvé ce petit pied dans la nécropole tant de fois violée de la Thèbes aux Cent Portes.