«Les habitudes de sa vie ne lui permirent de prendre les armes pour aucune cause.»
Elle avait touché le défaut de cette existence heureuse[26].
[Note 26: J'ai passé une grande partie de mon enfance et de mon adolescence dans cette maison où Denon, un demi siècle auparavant, coulait sa vieillesse élégante et ornée. J'ai gardé un souvenir charmé de ce beau quai Voltaire, où j'ai pris le goût des arts, et c'est pour cela peut-être que j'ai si grande envie d'étudier en détail la vie et l'oeuvre du baron Denon. Je m'en donnerai, quand je pourrai, le plaisir. En attendant, si quelque personne a sur ce sujet des documents inédits, qu'elle ne veuille point employer elle-même, je lui serais infiniment obligé de m'en faire part.]
Tel fut le baron Dominique-Vivant Denon. Nous avons ravivé sa mémoire à propos d'un petit conte intitulé: Point de lendemain que la librairie Rouquette vient de réimprimer à peu d'exemplaires, avec de jolies gravures. On ne s'avise point de tout. Je songe un peu tard que ce conte, qui est un bijou, est peut-être un bijou indiscret qu'il faut laisser sous la clef fidèle des armoires de nos honnêtes bibliophiles. Je dirai seulement que je ne partage pas les incertitudes du nouvel éditeur qui ne sait trop s'il faut attribuer Point de lendemain à Denon ou à Dorat.
Ce léger chef-d'oeuvre est, assurément de Vivant Denon. Je m'en rapporte sur ce point à Quérard et à Poulet-Malassis qui n'en doutaient point. M. Maurice Tourneaux, que je consultais hier, n'en doute pas davantage. Ce sont là de grandes autorités.
MAURICE SPRONCK[27]
[Note 27: Les Artistes littéraires.—Études sur le XIXe siècle.
(Calmann Lévy, éditeur).]
Dans un livre intitulé les Artistes littéraires, M. Maurice Spronck étudie quelques excellents écrivains du XIXe siècle qui ne cherchèrent jamais dans la parole écrite autre chose qu'une forme du beau et dont les oeuvres furent conçues d'après la théorie de l'art pour l'art.
Théophile Gautier apporta le premier le précepte et l'exemple. C'est aussi ce maître placide que M. Maurice Spronck étudie le premier. Puis il interroge tour à tour les écrivains artistes qui parurent presque en même temps, vers 1850, et il s'efforce de leur arracher le secret de leur tristesse et de leur isolement. Ce sont Charles Baudelaire, Edmond et Jules de Goncourt, Leconte de Lisle, Gustave Flaubert et Théodore de Banville. De ces hommes, dont on peut dire que l'art fut leur seul amour et prit leur vie entière, trois seulement vivent encore aujourd'hui; les autres les ont précédés dans le repos. Morts et vivants, M. Maurice Spronck les a tous examinés avec la froide sévérité de la science et, ne prenant souci que de la vérité, il a traité les vivants comme les morts. Cette vertu est peut-être excessive. M. Maurice Spronck, qui est en pleine jeunesse, montre des rigueurs inflexibles. Sans doute il est d'une âme honnête d'aller droit à la vérité. Mais sommes-nous jamais sûrs de l'atteindre, cette divine vérité? Craignons que, dans notre course trop emportée à sa poursuite, il ne nous arrive de blesser involontairement les admirateurs d'un vieux maître. Et puis, il y a tant de manières de dire ce qu'on pense! La plus rude façon n'est pas toujours la meilleure. Certain chapitre du livre de M. Maurice Spronck nous a inspiré ces réflexions. Mais il faut considérer que la critique de notre auteur est une sorte d'anatomie psychologique. Il nous apporte ces planches d'écorchés dont parle M. Bourget dans une de ses préfaces. Or, les «écorchés» n'offrent en eux-mêmes rien de flatteur. M. Maurice Spronck appartient à l'école de la critique scientifique où, dès ses débuts, il prend à la suite de M. H. Taine, le maître incontesté, un rang de péril et d'honneur. Ces anatomistes de l'âme sont exempts des faiblesses qui nous troublent quand nous conversons des choses de la pensée.
Il y a toutes sortes de critiques. M. Maurice Spronck a ce bonheur d'avoir trouvé tout de suite le genre qui convenait à son tempérament. Il était doué pour ces études physiologiques et pathologiques des fonctions de l'âme, et destiné à professer dans ces cliniques du génie qui exigent un sens droit, l'esprit scientifique, une observation pénétrante et froide, des méthodes sûres.