Ces cliniciens nés sont terribles. Ils aiment les maladies. Pinel ne connaissait rien de plus beau qu'une belle fièvre typhoïde. M. Maurice Spronck a du goût pour les affections rares ou profondes de l'intelligence. Il trouve, lui aussi, qu'il y a de la beauté dans les troubles de la pensée; il se montre fort agile à diagnostiquer la névrose des grands hommes, et je le soupçonne même de décrire avec une sorte de plaisir les symptômes les plus alarmants et les lésions les plus horribles des sujets qu'il admire.
Reconnaissons pourtant que les littérateurs qu'il étudie comme les plus parfaits représentants de l'art dans la seconde moitié du XIXe siècle, sans former un groupe parfaitement distinct, offrent quelques caractères communs, dont le plus saillant est peut-être le trouble profond des nerfs. Je ne parle ni de M. de Banville ni de M. Leconte de Lisle. Mais Flaubert, on le sait, était épileptique. Baudelaire est mort atteint d'aphasie, Jules de Goncourt a succombé tout jeune à la paralysie générale. Pour les autres, en qui la névrose est moins caractérisée, M. Maurice Spronck se plaît encore à révéler sur quelque point la lésion cachée. C'est ainsi que, dès son premier chapitre, il rattache à la physiologie morbide un des caractères les plus généraux de l'esthétique actuelle, ce trait qu'il appelle le goût de la transposition. «Cette tendance—c'est lui-même qui parle—consiste à intervertir les rôles, à appliquer de force, en dépit de la logique, les attributs d'un genre à tel autre genre qui lui sera parfois absolument contradictoire. La musique, par exemple, s'efforcera de se faire descriptive, concrète, exacte dans l'expression, impossible pour elle, des formes et des attitudes, tandis que la peinture ou la statuaire, suivant des errements semblables, se laisseront dévier de leur destination primitive et abandonneront le simple culte de la ligne pour se tourner vers les études de moeurs ou les symboles philosophiques. La littérature, loin d'éviter cette anomalie, y glissera en l'accentuant encore davantage, et nous aurons de prétendus tableaux, des statues, des mélodies, où les différents vocables, selon leur phonétique, leur contexture et la disposition qui leur sera donnée, devront remplacer les couleurs, le marbre ou les notes de la gamme.»
En soi, le souci de peindre par le langage ou de produire des effets musicaux par un mélodieux arrangement des syllabes n'est ni très extraordinaire, ni même tout à fait nouveau. On en trouverait des exemples dans toutes les littératures. Ce soin, M. Spronck commence à le trouver suspect quand Théophile Gautier proclame que son seul mérite consiste à être «un homme pour qui le monde visible existe» et lorsque MM. de Goncourt définissent l'oeil «le sens artiste de l'homme». L'indice de la lésion mentale lui devient enfin manifeste chez Flaubert. Il s'agit là d'une affection observée et décrite par la neurologie sous le nom d'audition colorée et qui consiste «en ce que deux sens distincts sont simultanément mis en activité par une excitation produite sur un seul de ces sens, ou, pour parler autrement, en ce que le son de la voix ou d'un instrument se traduit par une couleur caractéristique et constante pour la personne possédant cette propriété chromatique[28]». Cette affection, M. Spronck en reconnaît les caractères chez l'écrivain, selon lui, «le plus achevé de notre littérature», celui qui disait:
«J'ai la pensée, quand je fais un roman, de rendre une coloration, une nuance. Par exemple, dans mon roman carthaginois, je veux faire quelque chose pourpre. Dans Madame Bovary, je n'ai eu que l'idée d'un ton, cette couleur de moisissure de l'existence des cloportes. L'histoire, l'aventure d'un roman, ça m'est bien égal.»
[Note 28: (Cf. J. Baratoux, le Progrès médical du 10 décembre 1887).]
Il est impossible de ne pas relier par la pensée cet aveu du bon Gustave Flaubert aux formules de nos jeunes symbolistes sur la couleur des vocables. Cette fois, il n'y a pas à s'y tromper; nous tenons la névrose et nous pouvons, comme Pinel, admirer une belle maladie.
M. Maurice Spronck ne dit point que le génie est une des formes de la névrose; mais il semble bien qu'il travaille à le démontrer. Dans son étude sur Baudelaire, une des meilleures du livre, qui en compte d'excellentes, il ne lui a été que trop facile de signaler les incohérences d'un esprit volontairement halluciné, épris de l'artificiel avec une sorte d'appétit maladif, attiré vers le mal par un goût désintéressé, et mourant à quarante-sept ans pour avoir «cultivé son hystérie avec jouissance et terreur».
Chez MM. de Goncourt, on nous montre l'hyperesthésie de la sensibilité et aussi un trait commun à plusieurs de leurs contemporains et bien étrange chez des petits-fils de Jean-Jacques, nés en plein romantisme: l'horreur de la nature.
Ils disent:
«La nature pour moi est ennemie.