«… Rien n'est moins poétique que la nature.

«C'est l'homme qui a mis, sur toute cette misère et ce cynisme de matière, le voile, l'image, le symbole; la spiritualité ennoblissante.»

Ainsi la nature déchue n'est plus le modèle de toute beauté, la source de tout bien, la consolatrice des misères et des hontes de l'humanité. Cette déchéance à laquelle, ne craignons point de le dire, la philosophie et la science modernes consentent avec une grave mélancolie, n'est-il pas singulier de l'entendre proclamer par ces artistes épris de vérité et tout frémissants de sensations vives, de perceptions nettes, de visions immédiates, enfin ivres, furieux et frénétiques de naturel, renversant le sentimentalisme séculaire. C'est en regardant l'homme qu'ils se reposent du spectacle horrible de la nature.

Le même instinct inspire à Baudelaire, moins intelligent mais plus tourmenté, ses paradoxes sur l'excellence de l'artificiel, le tourne vers ces contrastes violents que n'a jamais la réalité nue, l'incline à ces recherches pénibles et troublantes «de créations dues tout entières à l'art et d'où la nature est complètement absente».

M. Maurice Spronck nous le montre «non content d'avoir construit des univers fantaisistes à côté du nôtre, s'ingéniant encore à détruire le réel, tout au moins à le modifier autant qu'il le pourra dans le sens de ses principes», déclarant que «la femme est naturelle, donc abominable», élucubrant avec un goût singulier une théorie du maquillage auquel il désigne pour objet «non pas de corriger les rides d'un visage flétri et de le faire rivaliser avec la jeunesse, mais de donner à la beauté le charme de l'extraordinaire, l'attrait des choses contre nature».

Ce n'est pas que cela même soit bien choquant. Il ne faut jamais compter sur la nature qui n'a ni esprit ni coeur. Ne l'aimons point, car elle n'est point aimable. Mais ne nous donnons point la peine de la haïr, car elle n'est point haïssable. Elle est tout. C'est un grand embarras que d'être tout. Cela empêche d'avoir du goût, de la finesse, de l'agrément, de la délicatesse et de l'à-propos. Cela empêche aussi d'avoir des idées ou bonnes ou mauvaises. Cela vous donne en tout une lourdeur effroyable. Dans notre intérêt et pour notre repos, pardonnons à cette nature le mal qu'elle nous fait par mégarde et par indifférence. Ainsi, dit-on, faisait le vieux M. Fagon, parce qu'il était physicien. Il pardonnait à la nature; cette clémence adoucit les souffrances de ses derniers jours. Mais ni Gautier, ni Jules de Goncourt, ni Baudelaire n'étaient de bons physiciens, occupés, comme M. Fagon, à étiqueter les plantes médicinales du Jardin du Roi. On goûte à faire des étiquettes une douceur qui se répand dans tout l'être, tandis qu'à forger des vers, à assembler des mots, au contraire, on respire d'âcres et sombres vapeurs qui désolent toute l'économie animale. Malades, nos artistes de lettres ont répandu sur la nature l'aigreur et la tristesse de leur maladie. Gautier, Baudelaire, les frères Goncourt, Flaubert proclament que la vie est mauvaise.

Seul, un cinquième se lève et nous dit: «Dans cette vie qui vous semble amère, je n'ai vu que des coupes d'or couronnées de roses, des ceintures flottantes, des chevelures d'hyacinthe, des lis et la lyre-poète. Amis, écoutez mes chants et croyez aux Nymphes des bois et des montagnes.»

Ainsi parle le cinquième poète. Mais ingrats que nous sommes, ô Maurice Spronck, nous lui répondons: «Poète riche et facile, heureux Théodore de Banville, vous êtes le plus mélodieux des chanteurs. Mais votre joie nous attriste plus encore que la tristesse des autres. Ne pensez pas nous réconcilier avec la nature. Vous nous la montrez légère. Nous l'aimons mieux féroce.» Que cela est injuste!

Est-ce avec de telles paroles et d'un coeur aussi dur que l'on congédie le poète de la lumière et de la joie, le doux rossignol des Muses. En résumé, le livre solide et sérieux de M. Maurice Spronck, cette étude méthodique fortement documentée, savante, profonde, laisse le lecteur sous une impression de tristesse et d'inquiétude. En fermant le livre, on songe:

—Ainsi donc, le mal qui éclate aujourd'hui couvait depuis plus de trente ans. La névrose, la folie qui envahit la jeune littérature était en germe dans les oeuvres encore belles, si séduisantes, et qui semblaient pures, dont nous avons nourri notre jeunesse.