UNE FAMILLE DE POÈTES[29]
BARTHÉLÉMY TISSEUR JEAN TISSEUR.—CLAIR TISSEUR
I
[Note 29: Poésies de Barthélémy Tisseur, Poésies de Jean Tisseur, recueillies par ses frères, 1 vol.—Clair Tisseur, Pauca Paucis.—Consultez aussi le livre de M. Paul Mariéton. Joséphin Soulary et la pléiade lyonnaise, 1884, in-18. M. Mariéton a beaucoup fait pour les lettres lyonnaises.]
Il y eut à Lyon, quatre frères Tisseur, Barthélémy, Jean, Alexandre et Clair. Trois d'entre eux sont poètes et le quatrième, Alexandre, a un vif sentiment de la poésie et de l'art. Ils vécurent modestes et honorés dans leur ville. Barthélémy mourut jeune en 1843. Jean passa en faisant le bien. Il fut, pendant quarante ans, secrétaire de la chambre de commerce de Lyon. Alexandre et Clair vivent encore. Ce dernier est architecte. C'est le meilleur poète de cette rare famille. Il a écrit avec une abondante simplicité la vie de son frère Jean. Celui-ci avait, dans ses vieux jours, commencé la biographie de Barthélémy, laquelle fut terminée par Alexandre. Ces vies d'hommes obscurs et bons ont un charme exquis. On y respire un parfum de sympathie et je ne sais quoi de doux, de simple, de pur, qui ne se sent point dans les biographies des personnages illustres. Les âmes ont une fleur que la gloire efface. Ces récits fraternels touchent par un air de vérité, et si parfois la louange y coule trop abondamment, on se plaît à la voir ainsi répandue par une main pieuse, comme, sur un tombeau, une offrande domestique. Il faudrait que ces livres de famille fussent plus nombreux. Il faudrait que nous prissions soin de conserver le souvenir de nos morts intimes. C'est là que les temps et les lieux se peignent avec fidélité; c'est par là qu'on pénètre le coeur des choses humaines.
L'aîné des frères Tisseur, Barthélémy, naquit à Lyon au moment où la Grande Armée périssait en Russie. Impétueux et mélancolique, ce fut un enfant du siècle. Toutes les aspirations de la France romantique et libérale gonflaient son coeur. De frêle apparence, petit, myope, il portait au front, comme un signe, une large veine qui devenait noire dans les moments de colère. Et ce qui l'irritait, c'était la vulgarité, la médiocrité, le «juste milieu», enfin le train ordinaire des choses. La soif de l'idéal le dévorait. Il aspirait au jour prochain de l'émancipation des peuples et de la fraternité universelle. Il croyait au progrès indéfini. Par un beau jour de sa vingtième année, comme il allait d'Aix à l'étang de Berre, ardent, généreux, ivre du thym des collines et des rayons du soleil, il attira l'attention bienveillante d'un compagnon de route, qui portait un carrick jaune à cinq collets, et était homme de bien. Celui-ci, tout émerveillé, lui demanda:
—Êtes-vous négociant?
—Non point, répondit Barthélémy.
—Artiste?
—Pas davantage.