Le pauvre enfant s'y trouva bien seul, orphelin et perdu. Il habitait rue des Fossés-Saint-Victor une chambre sous les toits; mais son coeur battait à la pensée qu'il n'était séparé de Michelet que par un mur mitoyen, et, comme il se levait de bonne heure, il voyait, de sa mansarde, au milieu d'un océan de toits, le Panthéon resplendir dans les feux du matin. Ardent au travail, il suivait assidûment les cours de l'École de droit et ceux du Collège de France, où s'élevaient alors les voix, séduisantes des maîtres de la jeunesse. Il fréquentait un cabinet de lecture du quartier. On ne dit pas si c'était celui de la bonne madame Cardinal. Mais on peut penser qu'il y dévorait Valentine et Lélia. Cet établissement était fréquenté par les étudiants; toute l'École de médecine y venait lire. Les carabins y apportaient des bras et des jambes qui traînaient sur les tables parmi les livres et les journaux. Des squelettes pendaient avec les parapluies dans tous les coins. Le mysticisme chrétien du jeune Lyonnais voyait, dans ces débris humains les restes du temple qu'une âme avait habitée et s'offensait de ces profanations. Pendant que les étudiants, le béret sur l'oreille, faisaient des plaisanteries macabres, il murmurait la parole de Lactance: Pulcher hymnis Dei homo immortalis. Son plus vif plaisir était d'aller au théâtre applaudir, du parterre, madame Dorval, Bocage ou Frédérick. La scène retentissait alors des rugissements et des soupirs du drame romantique, et Barthélémy Tisseur y venait dévorer des yeux avec délices les larmes de Katy Bell.

Ce noble jeune homme était, soutenu dans les tristesses et dans les inquiétudes de sa vie solitaire par ce sentiment de l'admiration qui fait le charme et le prix des belles jeunesses. Un jour qu'il assistait à une séance publique des cinq Académies, il eut la joie de contempler son poète bien-aimé, Lamartine. À l'issue de la réunion il s'attacha pieusement aux pas du grand homme, et puis, le soir, radieux, il écrivit à ses frères son heureuse fortune.

«Au sortir de la séance, dit-il, je l'ai suivi une demi-heure jusque dans la rue de Grenelle-Saint-Germain, 73, où il est entré. Il est grand, maigre; une main dans la poche, marchant à grand pas, sûrement, cavalièrement, en remuant un peu les épaules de gauche à droite. On aurait dit que, pour la séance d'apparat, il s'était exprès habillé le plus négligemment possible. Nombre d'académiciens avaient l'habit brodé; lui simplement en habit noir, pantalon gris bleuâtre, des bottes et des éperons.»

Et il ajoute avec une candeur digne d'envie:

«Lamartine est malade. Dieu le conserve pour la poésie!… Je ne sais; mais je crains qu'il ne vive pas très longtemps. C'est un homme que sa poésie domine, et qui est tué par elle.»

Une nuit Barthélémy alla au bal de l'Opéra que la poésie et l'art consacraient alors. Il n'y porta pas la philosophie ironique de Gavarni; il promena sur les chicards et les débardeuses un regard sombre et désolé. Leur danse lui sembla «la ronde d'une chaîne de damnés accomplissant sous la verge des démons une pénitence infernale». Telles sont les sévérités d'un coeur vierge. Dans sa farouche innocence, il maudissait les joies faciles et les plaisirs vulgaires. Il souffrait de la solitude et de ses rêves. Comme saint Augustin, il aimait à aimer. Avec une sincérité dont on ne sourit qu'à demi, il disait à vingt-deux ans: «Ma première jeunesse est passée.» Il était las; le vague des désirs l'accablait. Un jour il prit le bateau, ce bateau de Saint-Cloud, vieux complice des folies du printemps. Il y vit une jeune dame. Il n'osa pas lui parler; mais il toucha sa robe, et le soir, encore troublé, il confia au papier cette aventure d'amour.

Dans la mansarde sublime où il vivait si près du grand Michelet, il avait pour voisine une grisette qui, se sentant du goût pour lui, le lui montrait ingénument. Les occasions ne manquaient pas, puisqu'ils logeaient sur le même palier.

Mais l'austère jeune homme ne voulait rien voir et dédaignait l'amour que la pauvre fille lui tendait comme une branche de lilas. Ce n'était pas le lilas des guinguettes, c'était le lis immarcescible des autels dont il désirait les parfums. L'amour était, pour Barthélémy, un sentiment très vague et très pur. Il le concevait avec une spiritualité si excessive, que son ami Victor de Laprade lui-même, le poète de l'idéal, refusait d'admettre tant d'idéalisme dans le sentiment. Tisseur définissait l'amour «un état supérieur de l'âme», et il y voyait «la recherche de l'infini».

«Nous comprenons cent fois mieux l'infini, disait-il, avec le coeur qu'avec l'intelligence. Celle-ci ne comprend l'infini que comme la négation du fini. Le coeur le comprend en lui-même. Il y a dans un amour inépuisable, qui poursuit toujours et n'est jamais satisfait, qui meurt, mais pour revivre et s'attacher à quelque chose de plus haut, il y a là-dedans la plus glorieuse compréhension de l'infini.»

Cela, si je ne me trompe, est de la métaphysique et même de la métaphysique lyonnaise, qui n'est pas la meilleure. Le bon Ballanche se déclarait peut-être dans ce style à madame Récamier. Mais la grisette de la rue des Fossés-Saint-Victor y aurait sans doute trouvé quelque obscurité. Fidèle à ses maximes, Tisseur cueillait des fleurs sur les tombes des jeunes femmes inconnues, et à la seule pensée des dames du XVIIIe siècle, qui, pour plus grande sûreté, firent leur paradis en ce monde, la veine de son front se gonflait, toute noire. Seul, triste, las, il tomba malade dans sa mansarde. Une fièvre muqueuse l'accabla. Sorti de sa stupeur, il vit une, femme à son chevet. Il reconnut son idéal. Il aima. Ce n'était point une jeune fille, ce n'était point une très jeune femme. Comme cette dame que célébra Sainte-Beuve et dont les premiers cheveux blancs semblaient