Quelques brins de jasmin dans la sombre ramure,

l'inconnue, en qui Barthélémy chercha l'infini, avait déjà sur le front des fils d'argent. Elle était blonde, avec des yeux bleus, grande et plutôt majestueuse au dire d'un témoin. Barthélémy se plaisait à la retrouver dans les traits de la Françoise de Rimini d'Ary Scheffer. Mais il faut se rappeler qu'il était myope et poète, et ses frères l'ont soupçonné de n'avoir jamais vu très distinctement celle qu'il aimait éperdument. Il ne semble pas qu'au moral elle ressemblât à l'ardente et douce Italienne qui, vaincue et fière de sa défaite, ne regrettait rien dans la mort et dans la damnation. C'était, au contraire, à ce qu'il semble, une personne très sûre d'elle-même, éloquente, un peu déclamatoire, idéaliste et virile. Il lui faisait des vers et l'appelait Béatrice. On nous a conservé quelques fragments de lettres où cette Béatrice maternelle montre moins la tendresse de son coeur que l'éclat de son imagination:

«Quand je le regarde, dit-elle en parlant de Barthélémy, qu'elle nomme Stenio (car elle aussi avait lu George Sand), quand je le regarde, je me sens tout inondée d'une vapeur suave, spirituelle. Je ne sais comment exprimer ce qui pénètre dans mon être entier. Je sens pour lui, dans mon coeur, une douce lueur qui m'éclaire jusqu'au ciel.»

À certains indices, on peut croire que ce fut Béatrice elle-même qui hâta l'heure du sacrifice. Ce ne fut pas faiblesse ni entraînement de sa part. Elle ne cédait pas aux sens qui la sollicitaient mollement. Mais elle était jalouse de s'offrir; elle fit le don qui sacrait alors les Lélia et toutes les héroïnes de la poésie et de l'art. Barthélémy, chrétien comme Eudore, succomba comme Eudore dans la nuit et dans la tempête:

Et j'ai vu les trésors de sa beauté parfaite,
J'ai respiré l'encens qu'exhalent ses cheveux,
Et j'ai vu sa pudeur étonnée et muette,
Et j'ai rougi d'amour, et j'ai baissé les yeux.

Il avait cette ressource du péché à laquelle les fidèles et les saints eux-mêmes recourent quand il leur est nécessaire. Par raffinement il y ajouta le blasphème qui, à tout prendre, est un grand acte de foi. Il comparait les paroles de son amante au vin du calice après la consécration:

C'est un breuvage à boire en un transport pieux,
Comme le sang du Christ, qui nous ouvre les cieux.

Qu'est-ce à dire, sinon que toutes les croyances ne servent qu'à charmer, les troubles des sens et que le mysticisme répand sur la volupté les plus suaves parfums?

Stenio manqua son examen de licence en 1837. C'était l'effet de l'amour de Béatrice. Mais l'année suivante il était avocat.

Barthélémy Tisseur a adressé à sa Béatrice des sonnets et des stances que ses frères ont pris soin de recueillir après sa mort. Il est aujourd'hui bien difficile de juger ces vers qui expriment un état d'âme presque inconcevable pour les générations nouvelles.