Avocat, il avait le code en horreur. Appelé en 1841, sur la recommandation de Ballanche, à la chaire de littérature française à Neuchâtel, il professa, non sans éclat, un idéalisme transcendant. Son sentiment pour celle à qui nous laissons le nom de Béatrice dura après la séparation. À Neuchâtel, où il travaillait sur sa table de bois blanc quatorze heures par jour, il écrivait tous les soirs, pour l'absente, un journal qu'il expédiait chaque semaine. Il avait trouvé sa voie, quand une catastrophe vint terminer brusquement cette existence où tout devait rester confus et inachevé. Le 28 janvier 1843, par un brouillard épais, il tomba dans le lac et s'y noya, à quelques pas de sa maison. Le hasard seul fit ce malheur; mais on y voit une sorte de fatalité quand on songe que ce jeune homme aimait le danger, appelait le péril et qu'il était un des fils spirituels de ce René qui invoquait «les orages désirés». Le lendemain de sa mort une lettre de Béatrice arriva à Neuchâtel. Il n'était âgé que de trente et un ans.

II

Jean Tisseur, de deux ans plus jeune que Barthélémy, naquit à Lyon le 7 janvier 1814. Quelques jours plus tard les coureurs du général autrichien Bubna se montraient aux portes de la ville.

Je ne sais si ces souvenirs qu'on rappelait sans cesse en même temps que ceux de sa naissance contribuèrent à lui inspirer l'horreur de la guerre et le mépris de ces grandeurs de chair dont parle Pascal, mais il montra toute sa vie un bel amour des travaux de la paix, et les seules conquêtes qui touchaient son coeur étaient celles de l'industrie et de la civilisation.

Bien différent de son frère Barthélémy, qu'il chérissait, il avait en tout le sentiment de la mesure. Il était modéré, et l'idée du possible ne le quittait jamais. Comme il était dans les convenances de sa famille qu'il devînt homme de loi, il prit une charge d'avoué avec la satisfaction suffisante, pour un esprit aussi bon que le sien, d'accomplir un devoir. Mais on ne pouvait pas l'accuser de se faire une trop haute idée de l'importance de ses fonctions. Il disait plaisamment que les avoués n'avaient été institués que pour dire à l'audience: «Monsieur le président, je demande le renvoi à huitaine.» Pour le surplus, ajoutait-il, on connaissait facilement les avoués les plus forts en droit de ceux qui l'étaient moins. Un avoué mettait-il au bas d'un exploit: «Sous réserves», ce n'était pas un mauvais avoué; s'il mettait: «Sous toutes réserves», c'était déjà un avoué distingué; s'il mettait: «Sous toutes réserves quelconques», c'était un avoué de premier ordre; mais s'il mettait: «Sous toutes réserves de droit généralement quelconques», alors il n'y avait plus de termes assez forts pour exprimer sa science juridique. Tisseur mêlait alors la poésie à la procédure, comme en témoigne la minute d'une lettre retrouvée dans ses papiers et dont voici la teneur:

Monsieur,

Me Munier, votre avoué, a dû vous prévenir que M. Jacquemet
avait fixé au mercredi 3 avril, à midi, au Palais de Justice, la
comparution des parties dans l'affaire du compte de tutelle
Debeaume.

Lorsque sur un pavé d'azur
Marche une reine orientale,
Elle n'a pas à sa sandale
Une escarboucle au feu plus pur.

C'est ainsi qu'il est question dans ce document de M. Munier, actuellement sénateur, et de la lune.

Jean Tisseur vendit sans regret son étude, en 1848, après la révolution. Il devint ensuite secrétaire de la chambre de commerce de Lyon et pendant trente ans il appliqua l'ingénieuse exactitude et l'élégante probité de son esprit aux questions de navigation, de chemins de fer, de postes et télégraphes, de douanes, de traités de commerce, de législation industrielle et commerciale, de monnaie, de banque, d'expositions, enfin à toutes les questions d'affaires. Il portait dans toutes ses entreprises les délicatesses d'une conscience cultivée et le goût du bien faire. Qu'il composât un grand poème comme le Javelot rustique ou qu'il rédigeât le bulletin commercial du Salut public, il s'efforçait de finir et de parfaire.