Voilà qui, au premier abord, me tente plus que la révélation subite et totale en laquelle la petite soeur avait foi. Avec M. Flammarion nous aurons toujours quelque chose à ignorer et quelque chose à désirer. C'est le grand point. Il nous annonce que dans nos métempsycoses nous nous promènerons d'astre en astre; il nous fait espérer que nous y porterons les deux vertus qui rendent la vie supportable, l'ignorance et le désir, et qu'enfin nous serons toujours des hommes, ce qui est bien quelque chose. Mais il me vient un doute. Je crains que ces voyages ne donnent pas tout l'agrément qu'il en attend. J'ai peur d'être déçu, et ma défiance, hélas! est assez naturelle. Hommes, nous ne savons que trop ce que c'est qu'un astre: nous en habitons un. Nous ne savons que trop ce que c'est que le ciel: nous y sommes autant qu'il est possible d'y être. Ce monde-ci me gâte par avance tous les autres. J'ai trop lieu de craindre qu'ils ne lui ressemblent; et c'est un assez grand reproche à leur faire.
L'univers que la science nous révèle est d'une désespérante monotonie. Tous les soleils sont des gouttes de feu et toutes les planètes des gouttes de boue.
Les aérolithes qui sont tombés sur notre globe avec un grand fracas n'y ont introduit aucun corps nouveau. L'analyse spectrale a constaté l'unité de composition des mondes. Partout l'oxygène, l'hydrogène, l'azote, le sodium, le magnésium, le carbone, le mercure, l'or, l'argent, le fer. Et quand on sait ce que l'hydrogène et le carbone ont produit dans ce monde sublunaire, on n'est point tenté d'aller voir ce qu'ils ont fait ailleurs. Ce que l'astronomie nous révèle n'est pas pour nous rassurer et l'on peut dire que le spectacle de l'univers nous étale l'universalité du mal et de la mort.
La Lune, cette fille unique de la Terre, n'est plus qu'un cadavre, dont la masse aride, desséchée, sillonnée de fissures profondes, va bientôt se réduire en poussière. Quelques planètes, soeurs de la Terre, Vénus, Mercure et Mars, semblent, comme elle, abriter encore la vie et l'intelligence. Mais nous savons à n'en point douter qu'elles sont inclémentes. Je n'en veux pour preuve que cet axe incliné sur lequel elles tournent autour du soleil pour le supplice de leurs habitants, lesquels, à cause de cette inclinaison, sont comme nous et plus encore que nous, gelés et grillés tour à tour et se demandent sans doute, comme nous, quel malicieux démon a ainsi lancé obliquement dans l'espace la toupie qu'ils habitent, afin d'en rendre le séjour insupportable.
Encore un pas dans l'espace et nous rencontrons une planète éclatée en mille morceaux et dont un fragment, entré dans l'orbite de Mars, menace d'effondrer la planète en s'y précipitant. Ces ruines effroyables sont semées sur des millions de lieues. On prétend, il est vrai, que ce sont non des débris, mais des matériaux qui n'ont pu s'assembler, par la faute de l'énorme Jupiter dont la masse agissait puissamment à distance; ce n'en est pas moins un désastre[32].
[Note 32: Décidément les planètes télescopiques ne sont pas les débris d'un grand astre éclaté. M. E. Tisserand a démontré mathématiquement dans l'Annuaire des longitudes pour 1891, que ces astéroïdes n'ont jamais été réunis.]
Et si, sortant de notre imperceptible système, nous contemplons l'armée des étoiles, là encore que découvrons-nous, sinon les perpétuelles vicissitudes de la vie et de la mort? Sans cesse il naît des étoiles et sans cesse il en meurt. Blanches dans leur ardente jeunesse, comme Sirius, elles jaunissent ensuite, ainsi que notre soleil et prennent, avant de mourir, une teinte d'un rouge sombre. Enfin elles vacillent comme une chandelle qui se meurt. Aujourd'hui, les astronomes regardent l'êta du Navire lutter ainsi dans l'agonie. Une des étoiles de la Couronne boréale est en train de mourir. Et toutes, jeunes ou vieilles ou mortes, courent éperdument dans l'espace. C'est qu'à vrai dire rien ne meurt dans l'univers. Tout se meut et se transforme, tout est dans un perpétuel devenir. Il faut en prendre notre parti: nous ne nous reposerons jamais. Sur quelque point de l'espace que nous soyons jetés, vivants ou morts, âme ou cendre, immortelle pensée ou fluides subtils, nous travaillerons toujours; toujours nous serons agités, toujours, épars ou conscients, nous accomplirons d'incessantes métamorphoses.
Que M. Flammarion me le pardonne, je ne crois pas que nous puissions de si tôt visiter en touristes curieux ce brillant Sirius, plus grand, dit-on, un million de fois, que notre Soleil. Je crois qu'attachés à la planète Terre, nous y resterons aussi longtemps qu'elle saura nous garder. Je crois que notre destinée est liée à la sienne. Ses travaux seront les nôtres et tout ce qui est en elle travaillera éternellement. Luther était un mauvais physicien quand il enviait les morts parce qu'ils se reposent; les morts ont beaucoup à faire: ils préparent la vie. Notre Soleil nous emporte avec tout son cortège vers la constellation d'Hercule, où nous arriverons dans quelques milliards de siècles. Il sera mort en route et la Terre avec lui. Alors nous servirons de matière à un nouvel univers, qui sera peut-être meilleur que celui-ci, mais qui ne durera pas non plus. Car être c'est finir, et tout est mouvement, tout s'écoule et passe. Nous referons indéfiniment la création. Ni le temps ni l'espace ne nous manqueront. Tel astre qui n'existe plus depuis dix mille ans nous apparaît encore. Il est mort laissant en chemin les rayons qui nous arrivent aujourd'hui.
Voilà qui donne une idée accablante des distances sidérales. Mais chaque fois que nous admirons l'immensité des cieux, il faut admirer en même temps notre propre petitesse: la grandeur de l'univers en dépend. Par lui-même, l'univers n'est ni grand ni petit. S'il était réduit tout à coup aux dimensions d'une tête d'épingle, il nous serait impossible de nous en apercevoir. Et, dans cette hypothèse, comme l'idée de temps est dépendante de l'idée d'espace, tous les soleils de la Voie lactée et des nébuleuses s'éteindraient aussi vite qu'une étincelle de cigarette, sans que, pour les générations innombrables des vivants, les travaux et les jours, les joies, les douleurs fussent abrégés d'une seconde.
Le temps et l'espace n'existent pas. La matière n'existe pas non plus. Ce que nous nommons ainsi est précisément ce que nous ne connaissons pas, l'obstacle où se brisent nos sens. Nous ne connaissons qu'une réalité: la pensée. C'est elle qui crée le monde. Et si elle n'avait pas pesé et nommé Sirius, Sirius n'existerait pas.