Pourtant l'inconnaissable nous enveloppe et nous étreint. Il a grandi terriblement depuis deux siècles. L'astronomie physique ne nous a rien révélé de la réalité objective des choses; mais elle a changé toutes nos illusions, c'est-à-dire notre âme même. En cela elle a opéré une telle révolution dans l'idéal des hommes, qu'il est impossible que les vieilles croyances subsistent plus longtemps sans transformations.

C'en est fait du rêve de nos pères! Les hommes du moyen âge, un saint Thomas d'Aquin par exemple, se figuraient le ciel à peu près comme une grande horloge. Pour eux, une simple voûte semée de clous d'or les séparait du royaume de Dieu. L'enfer, le purgatoire, la terre et le ciel, composaient tout leur univers. Les échafauds à trois étages sur lesquels on jouait les mystères en donnaient une image sensible. En bas, les diables rouges et noirs; au centre, la terre, séjour de l'Église militante; au-dessus, Dieu le père dans sa gloire. Un escalier permettait aux anges de franchir les étages, et c'était un va-et-vient continuel de la terre aux cieux.

Les figures savantes des astrologues étaient presque aussi naïves. On y voyait l'intérieur de la terre avec cette inscription «Inferi» et tout autour de la terre des cercles marquant la sphère des éléments, les sept sphères des planètes, puis le firmament ou ciel fixe, au-dessus duquel s'étendaient le neuvième ciel où quelques-uns avaient été ravis, le Primum mobile et le Coelum empyreum, séjour des bienheureux. Au XVIe siècle encore, avant Copernic, on concevait ainsi le monde, et même au XVIIe. Il faut songer que Pascal est mort sans avoir rien su des découvertes de Galilée. Tout à coup, le Coelum empyreum s'est effondré. La terre s'est vue jetée comme un grain de poussière dans l'espace, ignorée, perdue. C'est le plus grand événement de toute l'histoire de la pensée humaine; il s'est accompli presque sous nos yeux et nous ne pouvons pas encore en découvrir toutes les conséquences. J'ai connu, étant enfant, le dernier défenseur de la vieille cosmogonie sacrée. C'était un prêtre nommé Mathalène, qui ressemblait de visage à M. Littré. Il était géomètre et avait écrit un livre pour démontrer par le calcul que les étoiles tournent autour de la terre immobile et que le soleil n'a en réalité que le double de son diamètre apparent. Ce livre ayant été imprimé vers 1840, l'abbé Mathalène fut désapprouvé par ses supérieurs. Il résista et finalement fut interdit. Je l'ai connu très vieux et très pauvre, plein de foi, de douleur et de surprise, ne concevant pas que l'Église l'eût frappé pour avoir combattu Galilée qu'elle avait condamné.

M. MAURICE BOUCHOR ET L'HISTOIRE DE TOBIE[33]

[Note 33: Légende biblique en vers, en cinq tableaux, par Maurice
Bouchor. Pièce représentée par les marionnettes du Petit-Théâtre.]

Après avoir joué du Shakespeare, de l'Aristophane, du Cervantes et du Molière, les marionnettes de la rue Vivienne ont demandé à M. Maurice Bouchor de mettre pour elles sur la scène la vieille histoire de Tobie. Les poupées poètes furent bien inspirées quand elles eurent ce désir. Tobie est un conte charmant qui rappelle à la fois l'Odyssée et les Mille et une Nuits. Cette fleur tardive de l'imagination juive, éclose au IIIe siècle avant Jésus-Christ, est d'une grâce fine et d'un parfum délicat. L'esprit du conteur est un peu étroit, mais si pur! Ce bon juif ne connaissait au monde que la tribu de Nephtali.

Tous les personnages de son histoire, les deux Tobie, Anna, Raguel, Edna, la douce Sara et Gabelus lui-même sont tous issus de Jacob et de Sara. Et ils ont tous comme un air de famille: ils sont candides, innocents et simples; et ils vivent longtemps. Ils croient en Dieu, qui protège la tribu de Nephtali. Le vieux Tobie, captif à Ninive, ensevelit les morts et médite l'Écriture. Il loue le Seigneur qui l'a éprouvé en lui ôtant la vue. C'est un homme de bien, qui imite avec subtilité les moeurs des patriarches. Ayant demandé à Dieu de mourir, il veut laisser ses affaires en ordre. Se rappelant qu'autrefois il a prêté, sur reçu, sub chirographo, une somme de dix talents d'argent à un parent pauvre nommé Gabelus ou Gabaël, il envoie le jeune Tobie, son fils unique, à Ragès de Médie, où habite le débiteur devenu solvable, et qui, selon toute apparence, s'est enrichi chez les Mèdes.

L'enfant obéissant part sous la conduite de Raphaël, un des sept anges qui présentent au Dieu saint les prières des saints, et qui, pour accompagner Tobie, prend les traits d'un beau jeune homme de la tribu de Nephtali, juvenem splendiduum. Tobie et son guide céleste parviennent heureusement à Ragès et reçoivent de Gabelus les dix talents d'argent. Comme ils suivaient les bords du Tigre, ils rencontrèrent, échoué sur le rivage, un gros poisson que dom Calmet croit être un brochet et auquel ils arrachèrent le foie, qui possédait des vertus surprenantes. Puis, songeant qu'il avait des parents à Ecbatane, le jeune Tobie résolut d'aller les voir. En effet, Raguel, de la tribu de Nephtali, vivait chez les Mèdes avec Edna, sa femme, et Sara, sa fille. Le jeune homme et l'ange entrèrent ensemble dans la maison Raguel, et Tobie, voyant que Sara était belle, l'aima et la demanda en mariage. Bien que sept fois mariée, Sara était vierge, et elle craignait de le rester toujours, car le démon Asmodée, qui l'aimait, ne souffrait point qu'elle fût possédée par un homme, et il étranglait ses maris à mesure qu'ils s'approchaient d'elle. Il en avait déjà tué sept. La jeune fille en concevait un douloureux étonnement. Et elle baissait la tête quand les servantes de la maison la raillaient de son virginal veuvage, l'accusaient de suffoquer (quod suffocaret) ses maris, et même l'accablaient de coups, en lui criant: «Va donc les rejoindre, tes époux, sous la terre!»

Quand le jeune Tobie apprit ces choses, il tomba dans un grand abattement, et il parla en ces termes à l'ange son compagnon:

«J'ai entendu dire que cette jeune fille a été donnée à sept hommes et qu'ils ont tous péri dans la chambre nuptiale.