Maintenant donc je suis fils unique de mon père, et je crains qu'en entrant je ne meure comme les premiers, parce qu'un démon l'aime et ne fait du mal qu'à ceux qui s'approchent d'elle; maintenant donc je crains que je ne meure.»
Mais Raphaël le rassura.
«Ceux, dit-il, qui s'engagent dans le mariage de manière qu'ils bannissent Dieu de leur coeur et de leur esprit, et qu'ils ne pensent qu'à satisfaire leurs désirs, comme les chevaux et les mulets, ceux-là sont au pouvoir du démon. Mais pour toi, Tobie, après que tu auras épousé cette fille, étant entré dans la chambre, vis avec elle en continence pendant trois jours et ne pense à autre chose qu'à prier Dieu avec elle.»
Il enseigna ensuite au fiancé craintif qu'en brûlant sur de la braise le foie du poisson qu'ils avaient ramassé sur la berge du Tigre, il ferait fuir le jaloux Asmodée.
Tobie rassuré épousa Sara. Enfermé avec elle dans la chambre nuptiale, il lui souvint des conseils de l'ange.
«Sara, dit-il, lève-toi et prions Dieu, aujourd'hui et demain et après-demain. Et pendant ces trois jours nous devons nous unir à Dieu, car nous sommes enfants des saints et nous ne devons pas nous marier comme les païens qui ne connaissent point Dieu.»
Vaincu par la vertu de la prière et par l'odeur du foie grillé, le démon s'enfuit, laissant les époux en paix, et le lendemain matin Tobie se montra à Raguel, étonné, qui pendant la nuit avait creusé une huitième fosse dans son jardin, car c'était un homme prudent et soumis à la volonté divine.
Tobie emmena Sara, sa femme, à Ninive. Ce qui restait du foie du poisson rendit la vue au vieux Tobie.
Le bon juif qui écrivit cette histoire suivait un roman babylonien, d'une prodigieuse antiquité, que des savants allemands ont à peu près restitué. On y voit un petit être blanc, qui n'est autre que l'âme d'un mort, accompagnant dans un voyage long et périlleux l'homme qui lui a rendu les devoirs de la sépulture. Il est convenu que le vivant et le mort partageront le gain du voyage. Une belle jeune fille venant à faire partie de ce gain, le partage devient délicat. Comment les voyageurs y procédèrent-ils, je ne sais. M. Renan qui nous contait un jour cette aventure babylonienne n'a point terminé son récit. J'ignore si c'est comme Scheherazade par un habile artifice, ou parce que le texte chaldéen manque tout à coup.
Ce conte enfantin et vénérable, M. Maurice Bouchor l'a dialogué et mis en vers pour les marionnettes. Il s'y est pris avec une simplicité heureuse, un beau naturel, et a fait un mélange unique d'enthousiasme et de bouffonnerie. Son poème nous a tous ravis; on ne sait ce que c'est, et c'est délicieux. Le poète passe de la joyeuseté grasse au lyrisme sublime avec cette aisance de demi-dieu ivre, qui nous émerveille et nous étourdit quand nous lisons Aristophane ou Rabelais.