Insensiblement, je gagnai sa confiance et nous eûmes sur de graves sujets des entretiens où il montrait à la fois la subtilité pénétrante de son esprit et la divine candeur de son âme. C'était un sage et c'était un saint. Grand casuiste et grand théologien, il s'exprimait avec tant de puissance et de charme que rien, dans cette petite ville, ne m'était si cher que de l'entendre. Pourtant je demeurai plusieurs jours sans oser le regarder. Pour la taille, la forme et l'apparence, c'était un monstre. Figurez-vous un nain bancal et tors, agité d'une sorte de danse de Saint-Guy et sautillant dans sa soutane comme dans un sac. Sur son front des boucles blondes de cheveux, en révélant sa jeunesse, le rendaient plus épouvantable encore. Mais enfin, ayant excité mon courage à le voir en face, je pris à sa laideur une sorte d'intérêt puissant. Je la contemplais et je la méditais. Tandis que ses lèvres découvraient dans un sourire séraphique les restes noirs de trois dents et que ses yeux, qui cherchaient le ciel, roulaient entre des paupières sanglantes, je l'admirais et, loin de le plaindre, j'enviais un être si merveilleusement préservé, par la déformation parfaite de son corps, des troubles de la chair, des faiblesses des sens et des tentations que la nuit apporte dans ses ombres. Je l'estimais heureux entre les hommes. Or, un jour, comme tous deux nous descendions au soleil la rampe des collines, en disputant de la grâce, ce prêtre s'arrêta tout à coup, posa lourdement sa main sur mon bras et me dit d'une voix vibrante que j'entends encore:
—Je l'affirme, je le sais: la chasteté est une vertu qui ne peut être gardée sans un secours spécial de Dieu.
Cette parole me découvrit l'abîme insondable des péchés de la chair. Quel juste n'est point tenté si celui-là qui n'avait de corps, ce semble, que pour la souffrance et le dégoût, sentait aussi les aiguillons du désir?
* * *
Les personnes très pieuses ou très artistes mettent dans la religion ou dans l'art un sensualisme raffiné. Or, on n'est pas sensuel sans être un peu fétichiste. Le poète a le fétichisme des mots et des sons. Il prête des vertus merveilleuses certaines combinaisons de syllabes et tend, comme les dévots, croire à l'efficacité des formules consacrées.
Il y a dans la versification plus de liturgie qu'on ne croit. Et, pour un poète blanchi dans la poétique, faire des vers, c'est accomplir les rites sacrés. Cet état d'esprit est essentiellement conservateur, et il ne faut point s'étonner de l'intolérance qui en est le naturel effet.
A peine a-t-on le droit de sourire en voyant que ceux qui, à tort ou à raison, prétendent avoir le plus innové sont ceux-là mêmes qui repoussent les nouveautés avec le plus de colère ou de dégoût. C'est là le tour ordinaire de l'esprit humain, et l'histoire de la Réforme en a fait paraître des exemples tragiques. On a vu un Henry Estienne qui, contraint de fuir pour échapper au bûcher, du fond de sa retraite dénonçait au bourreau ses propres amis qui ne pensaient pas comme lui. On a vu Calvin, et l'on sait que l'intolérance des révolutionnaires n'est pas médiocre. J'ai connu jadis un vieux sénateur de la République qui, dans sa jeunesse, avait conspiré avec toutes les sociétés secrètes contre Charles X, fomenté soixante émeutes sous le gouvernement de Juillet, tramé, déjà vieux, des complots pour renverser l'Empire et pris sa large part de trois révolutions. C'était un vieillard paisible, qui gardait dans les débats des assemblées une douceur souriante. Il semblait que rien ne dût troubler désormais son repos, acheté par tant de fatigues. Il ne respirait plus que la paix et le contentement. Un jour pourtant, je le vis indigné. Un feu qu'on croyait depuis longtemps éteint brillait dans ses yeux. Il regardait par une fenêtre du palais un monôme d'étudiants qui déroulait sa queue dans le jardin du Luxembourg. La vue de cette innocente émeute lui inspirait une sorte de fureur.
—Un tel désordre sur la voie publique! s'écria-t-il d'une voix étranglée par la colère et l'épouvante.
Et il appelait la police.
C'était un brave homme. Mais, après avoir fait des émeutes, il en craignait l'ombre. Ceux qui ont fait des révolutions ne souffrent pas qu'on en veuille faire après eux. Semblablement, les vieux poètes qui ont marqué dans quelque changement poétique ne veulent plus qu'on change rien. En cela, ils sont hommes. Il est pénible, quand on n'est point un grand sage, de voir la vie continuer après soi et de se sentir noyé dans l'écoulement des choses. Poète, sénateur ou cordonnier, on se résigne mal n'être pas la fin définitive des mondes et la raison suprême de l'univers.