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On peut dire que, la plupart du temps, les poètes ne connaissent pas les lois scientifiques auxquelles ils obéissent quand ils font des vers excellents. En matière de prosodie, ils s'en tiennent; avec raison, a l'empirisme le plus naïf. Il serait bien peu intelligent de les en blâmer. En art comme en amour, l'instinct suffit, et la science n'y porte qu'une lumière importune. Bien que la beauté rélève de la géométrie, c'est par le sentiment seul qu'il est possible d'en saisir les formes délicates.

Les poètes sont heureux: une part de leur force est dans leur ignorance même. Seulement, il ne faut pas qu'ils disputent trop vivement des lois de leur art: ils y perdent leur grâce avec leur innocence et, comme les poissons tirés hors de l'eau, ils se débattent vainement dans les régions arides de la théorie.

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C'est une grande niaiserie que le «connais-toi toi-même» de la philosophie grecque. Nous ne connaîtrons jamais ni nous ni autrui. Il s'agit bien de cela! Créer le monde est moins impossible que de le comprendre. Hegel en eut quelque soupçon. Il se peut que l'intelligence nous serve un jour à fabriquer un univers. A concevoir celui-ci, jamais! Aussi bien est-ce faire un abus vraiment inique de l'intelligence que de l'employer rechercher la vérité. Encore moins peut-elle nous servir juger, selon la justice, les hommes et leurs oeuvres. Elle s'emploie proprement à ces jeux, plus compliqués que la marelle ou les échecs, qu'on appelle métaphysique, éthique, esthétique. Mais où elle sert le mieux et donne le plus d'agrément, c'est saisir ça et là quelque saillie ou clarté des choses et à en jouir, sans gâter cette joie innocente par esprit de système et manie de juger.

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Vous dites que l'état méditatif est la cause de tous nos maux. Pour croire cet état si funeste il en faut beaucoup exagérer la grandeur et la puissance. En réalité, l'intelligence usurpe bien moins qu'on ne croit sur les instincts et les sentiments naturels, même chez les hommes dont l'intelligence a le plus de force et qui sont égoïstes, avares et sensuels comme les autres hommes. On ne verra jamais un physiologiste soumettre au raisonnement les battements de son coeur et le rythme de sa respiration. Dans la civilisation la plus savante, les opérations auxquelles l'homme se livre avec une méthode philosophique demeurent peu nombreuses et peu importantes au regard de celles que l'instinct et le sens commun accomplissent seuls; et nous réagissons si peu contre les mouvements réflexes que je n'ose pas dire qu'il y a dans les sociétés humaines un état intellectuel en opposition avec l'état de nature.

A tout considérer, un métaphysicien ne diffère pas du reste des hommes autant qu'on croit et qu'il veut qu'on croie. Et qu'est-ce que penser? Et comment pense-t-on? Nous pensons avec des mots; cela seul est sensuel et ramène à la nature. Songez-y, un métaphysicien n'a, pour constituer le système du monde, que le cri perfectionné des singes et des chiens. Ce qu'il appelle spéculation profonde et méthode transcendante, c'est de mettre bout à bout, dans un ordre arbitraire, les onomatopées qui criaient la faim, la peur et l'amour dans les forêts primitives et auxquelles se sont attachées peu à peu des significations qu'on croit abstraites quand elles sont seulement relâchées. N'ayez pas peur que cette suite de petits cris éteints et affaiblis qui composent un livre de philosophie nous en apprenne trop sur l'univers pour que nous ne puissions plus y vivre. Dans la nuit où nous sommes tous, le savant se cogne au mur, tandis que l'ignorant reste; tranquillement au milieu de la chambre.

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A Gabriel Séailles.