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Peut-on, me dis-je, en lisant ce livre, nous charmer ainsi, non point avec des formes et des couleurs, comme fait la nature en ses bons moments, qui sont rares, mais avec de petits signes empruntés au langage! Ces signes éveillent en nous des images divines. C'est là le miracle! Un beau vers est comme un archet promené sur nos fibres sonores. Ce ne sont pas ses pensées, ce sont les nôtres que la poète fait chanter en nous. Quand il nous parla d'une femme qu'il aime, ce sont nos amours et nos douleurs qu'il éveille délicieusement en notre âme. Il est un évocateur. Quand nous le comprenons, nous sommes aussi poètes que lui. Nous avons en nous, tous tant que nous sommes, un exemplaire de chacun de nos poètes que personne ne connaît, et qui périra à jamais avec toutes ses variantes lorsque nous ne sentirons plus rien. Et croyez-vous que nous aimerions tant nos lyriques s'ils nous parlaient d'autre chose que de nous? Quel heureux malentendu! Les meilleurs d'entre eux sont des égoïstes. Ils ne pensent qu' eux. Ils n'ont mis qu'eux dans leurs vers et nous n'y trouvons que nous. Les poètes nous aident à aimer: ils ne servent qu' cela, Et c'est un assez bel emploi de leur vanité délicieuse. Aussi en est-il de leurs strophes comme des femmes; rien n'est plus vain que de les louer: la mieux aimée sera toujours la plus belle. Quant à faire confesser au public que celle qu'on a choisie est incomparable, cela est plutôt d'un chevalier errant que d'un homme sage.
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Je ne sais si, comme la théologie l'enseigne, la vie est une épreuve; en tout cas, ce n'est pas une épreuve à laquelle nous soyons soumis volontairement. Les conditions n'en sont pas réglées avec une clarté suffisant. Enfin elle n'est point égale pour tous. Qu'est-ce que l'épreuve de la vie pour les enfants qui meurent sitôt nés, pour les idiots et les fous? Voilà des objections auxquelles on a déjà répondu.—On y répond toujours, et il faut que la réponse ne soit pas très bonne, pour qu'on soit obligé de la fuire tant de fois. La vie n'a pas l'air d'une salle d'examen. Elle ressemble plutôt à un vaste atelier de poterie où l'on fabrique toutes sortes de vases pour des destinations inconnues et dont plusieurs, rompus dans le moule, sont rejetés comme de vils tessons sans avoir jamais servi. Les autres ne sont employés qu'à des usages absurdes ou dégoûtants. Ces pots, c'est nous.
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À Pierre Véber.
La destinée du Judas de Kerioth nous plonge dans un abîme d'étonnement. Car enfin cet homme est venu pour accomplir les prophéties; il fallait qu'il vendit le fils de Dieu pour trente deniers. Et le baiser du traître est, comme la lance et les clous vénérés, un des instruments nécessaires de la Passion. Sans Judas, le mystère ne s'accomplissait point et le genre humain n'était point sauvé. Et pourtant c'est une opinion constante parmi les théologiens que Judas est damné. Ils la fondent sur cette parole du Christ: «Il eût mieux valu pour lui n'être pas né». Cette idée que Judas a perdu son âme en travaillant au salut du monde a tourmenté plusieurs chrétiens mystiques et entre autres l'abbé Oegger, premier vicaire de la cathédrale de Paris. Ce prêtre, qui avait l'ame pleine de pitié, ne pouvait tolérer l'idée que Judas souffrait dans l'enfer les tourments éternels. Il y songeait sans cesse et son trouble croissait dans ses perpétuelles méditations, il en vint à penser que le rachat de cette malheureuse âme intéressait la miséricorde divine et qu'en dépit de la parole obscure de l'Évangile et de la tradition de l'Église, l'homme de Kerioth devait être sauvé. Ses doutes lui étaient insupportables; il voulut en être éclairci. Une nuit, comme il ne pouvait dormir, il se leva et entra par la sacristie dans l'église déserte où les lampes perpétuelles brûlaient sous d'épaisses ténèbres. Là, s'étant prosterné au pied du maître autel, il lit cette prière:
«Mon Dieu, Dieu de clémence et d'amour, s'il est vrai que tu as reçu dans ta gloire le plus malheureux de tes disciples; s'il est vrai, comme je l'espère et le veux croire, que Judas Iscarioth est assis à ta droite, ordonne qu'il descende vers moi et qu'il m'annonce lui-même le chef-d'oeuvre de ta miséricorde.
» Et toi qu'on maudit depuis dix-huit siècles et que je vénère parce que tu sembles avoir pris l'enfer pour toi seul afin de nous laisser le ciel, bouc émissaire des traîtres et des infâmes, à Judas, viens m'imposer les mains pour le sacerdoce de la miséricorde et de l'amour!
Après avoir fait cette prière, le prêtre prosterné sentit deux mains se poser sur sa tête comme celles de l'évêque le jour de l'ordination. Le lendemain, il annonçait sa vocation l'archevêque.—«Je suis lui dit-il, prêtre de la Miséricorde, selon l'ordre de Judas, secundnm ordinem Judas.