Et, dès ce jour même, M. Oegger alla prêcher par le monde l'évangile de la pitié infinie, au nom de Judas racheté. Son apostolat s'enfonça dans la misère et dans la folie. M. Oegger devint swedenborgien et mourut à Munich. C'est le dernier et le plus doux des caînites.
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M. Aristide, qui est grand chasseur à tir et à courre, a sauv une nitée de chardonnerets frais éclos dans un rosier, sous sa fenêtre. Un chat grimpait dans le rosier. Il est bon, dans l'action, de croire aux causes finales et de penser que les chats sont faits pour détruire les souris ou pour recevoir du plomb dans les côtes. M. Aristide prit son revolver et tira sur le chat. On est content d'abord de voir les chardonnerets sauvés et leur ennemi puni. Mais il en est de ce coup de revolver comme de toutes les actions humaines: on n'en voit plus la justice quand on y regarde de trop près. Car, si l'on y réfléchit, ce chat, qui était un chasseur, comme M. Aristide, pouvait bien, comme lui, croire aux causes finales, et, dans ce cas, il ne doutait point que les chardonnerets ne fussent pondus pour lui. C'est une illusion bien naturelle. Le coup de revolver lui apprit un peu tard qu'il se trompait sur la cause finale des petits oiseaux qui piaillent dans les rosiers. Quel être ne se croit pas la fin de l'univers et n'agit pas comme s'il l'était? C'est la condition même de la vie. Chacun de nous pense que le monde aboutit à lui. Quand je parle de nous, je n'oublie pas les bêtes. Il n'est pas un animal qui ne se sente la fin suprême o tendait la nature. Nos voisins, comme le revolver de M. Aristide, ne manquent point de nous détromper un jour ou l'autre, nos voisins, ou seulement un chien, un cheval, un microbe, un grain de sable.
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Tout ce qui ne vaut que par la nouveauté du tour et par un certain goût d'art vieillit vite. La mode artiste passe comme toutes les autres modes. Il en est des phrases affrétées et qui veulent être neuves comme des robes qui sortent de chez les grands couturiers: elles ne durent qu'une saison. A Rome, au déclin de l'art, les statues des impératrices étaient coiffées la dernière mode. Ces coiffures devenaient bientôt ridicules; il fallait les changer, et l'on mettait aux statues des perruques de marbre. Il conviendrait qu'un style peigné comme ces statues fût recoiffés tous les ans. Et il se trouve qu'en ces temps-ci, o nous vivons très vite, les écoles littéraires ne subsistent que peu d'années, et parfois que peu de mois. Je sais des jeunes gens dont le style date déjà de deux ou trois générations, et semble archaïque. C'est sans doute l'effet de ce progrès merveilleux de l'industrie et des machines qui emporte les sociétés étonnées. Au temps de MM. de Goncourt et des chemins de fer, on pouvait vivre encore assez longtemps sur une écriture artiste. Mais depuis le téléphone, la littérature, qui dépend des moeurs, renouvelle ses formules avec une rapidit décourageante. Nous dirons donc avec M. Ludovic Halévy que la forme simple est la seule faite pour traverser paisiblement, non pas les siècles ce qui est trop dire, mais les années.
La seule difficulté est de définir la forme simple, et il faut, convenir que cette difficulté est grande.
La nature, telle du moins que nous pouvons la connaître et dans les milieux appropriés à la vie, ne nous présente rien de simple, et l'art ne peut prétendre à plus de simplicité que la nature. Pourtant nous nous entendons assez bien, quand nous disons que tel style est simple et que tel autre ne l'est pas.
Je dirai donc, que, s'il n'y a pas proprement de style simple, il y a des styles qui paraissent simples, et que c'est précisément ceux-là que semblent attachés la jeunesse et la durée. Il ne reste plus qu'à rechercher d'où leur vient cette apparence heureuse. Et l'on pensera sans doute qu'ils la doivent, non pas à ce qu'ils sont moins riches que les autres en éléments divers, mais bien à ce qu'ils forment un ensemble où toutes les parties sont si bien fondues qu'on ne les distingue plus. Un bon style, enfin, est comme ce rayon de lumière qui entre par ma fenêtre au moment où j'écris et qui doit sa clarté pure à l'union intime des sept couleurs dont il est composé. Le style simple est semblable à la clarté blanche. Il est complexe mais il n'y parait pas. Ce n'est là qu'une image, et l'on sait le peu que valent les images quand ce n'est pas un poète qui les assemble. Mais j'ai voulu donner à entendre que, dans le langage, la simplicité belle et désirable n'est qu'une apparence et qu'elle résulte uniquement du bon ordre et de l'économie souveraine des parties du discours.
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Ne pouvant concevoir la beauté indépendante du temps et de l'espace, je ne commence à me plaire aux oeuvres de l'esprit qu'au moment où j'en découvre les attaches avec la vie, et c'est le point de jointure qui m'attire. Les grossières poteries d'Hissarlik m'ont fait mieux aimer l'Iliade et je goûte mieux la Divine Comédie pour ce que je sais de la vie florentine au xiiie siècle. C'est l'homme, et l'homme seulement, que je cherche dans l'artiste. Le poème le plus beau est-il autre chose qu'une relique? Goethe a dit une parole profonde: «Les seules oeuvres durables sont des oeuvres de circonstance.» Mais il n'y a, à tout prendre, que des oeuvres de circonstance, car toutes dépendent du lieu et du moment où elles furent créées. On ne peut les comprendre ni les aimer d'un amour intelligent, si l'on ne connaît le lieu, le temps et les circonstances de leur origine. C'est le fait d'une imbécillité orgueilleuse de croire qu'on a produit une oeuvre qui se suffit à elle-même. La plus haute n'a de prix que pour ses rapports avec la vie. Mieux je saisis ces rapports, plus je m'intéresse à l'oeuvre.