Cet homme aura toujours la foule pour lui. Il est sûr de lui comme de l'univers. C'est ce qui plaît à la foule; elle demande des affirmations et non des preuves. Les preuves la troublent et l'embarrassent. Elle est simple et ne comprend que la simplicité. Il ne faut lui dire ni comment ni de quelle manière, mais seulement oui ou non.
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Les morts se prêtent aux réconciliations avec une extrême facilité. C'est un bon instinct que de confondre dans la gloire et dans l'amour les ouvriers qui, bien qu'ennemis, travaillèrent en commun à quelque grande oeuvre morale ou sociale. La légende opère ces réunions posthumes qui contentent tout un peuple. Elle a des ressources merveilleuses pour mettre Pierre et Paul et tout le monde d'accord.
Mais la légende de la Révolution a bien de la peine à se faire.
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Le goût des livres est vraiment un goût louable. On a raillé les bibliophiles, et peut-être, après tout, prêtent-ils à la raillerie; c'est le cas de tous les amoureux. Mais il faudrait plutôt les envier puisqu'ils ont ornés leur vie d'une longue et paisible volupté. On croit les confondre en disant qu'ils ne lisent point leurs livres. Mais l'un d'eux a répondu sans embarras: «Et vous, mangez-vous dans votre vieille faïence?» Que peut-on faire de plus honnête que de mettre des livres dans une armoire? Cela rappelle beaucoup, à la vérité, la tâche que se donnent les enfants, quand ils font des tas de sable au bord de la mer. Ils travaillent en vain, et tout ce qu'ils élèvent sera ben tôt renversé. Sans doute, il en est ainsi des collections de livres et de tableaux. Mais il n'en faut accuser que les vicissitudes de l'existence et la brièveté de la vie. La mer emporte les tas de sable, le commissaire-priseur disperse les collections. Et pourtant on n'a rien de mieux à faire que des tas de sable à dix ans et des collections à soixante. Rien ne restera de tout ce que nous élevons, et l'amour des bibelots n'est pas plus vain que tous les autres amours.
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Pour peu qu'on ait pratiqué les savants, on s'aperçoit qu'ils sont les moins curieux des hommes. Étant, il y a quelques années, dans une grande ville d'Europe que je ne nommerai pas, je visitai les galeries d'histoire naturelle en compagnie d'un des conservateurs qui me décrivait les zoolithes avec une extrême complaisance. Il m'instruisit beaucoup jusqu'aux terrains pliocènes. Mais, lorsque nous nous trouvâmes devant les premiers vestiges de l'homme, il détourna la tête et répondit à mes questions que ce n'était point sa vitrine. Je sentis mon indiscrétion. Il ne faut jamais demander à un savant les secrets de l'univers qui ne sont point dans sa vitrine. Cela ne l'intéresse point.
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Le temps, dans sa fuite, blesse ou tue nos sentiments les plus ardents et les plus tendres. Il affaiblit l'admiration en lui ôtant ses aliments naturels: la surprise et l'étonnement; il anéantit l'amour et ses belles folies, il ébranle la foi et l'espérance, il défleurit, il effeuille toutes les innocences. Du moins, qu'il nous laisse la pitié, afin que nous ne soyons pas enfermés dans la vieillesse comme dans un sépulcre.