C'est par la pitié qu'on demeure vraiment homme. Ne nous changeons pas en pierre comme les grandes impies des vieux mythes. Ayons pitié des faibles parce qu'ils souffrent la persécution et des heureux de ce monde parce qu'il est écrit: «Malheur à vous qui riez!» Prenons la bonne part, qui est de souffrir avec ceux qui souffrent, et disons des lèvres et du coeur, au malheureux, comme le chrétien à Marie: «Fac me tecum plangere.

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Ne craignons pas trop de prêter aux artistes d'autrefois un idéal qu'ils n'eurent jamais. On n'admire point sans quelque illusion, et comprendre un chef-d'oeuvre c'est, en somme, le créer en soi-même à nouveau. Les mêmes oeuvres se reflètent diversement dans les âmes qui les contemplent. Chaque génération d'hommes cherche une émotion nouvelle devant les ouvrages des vieux maîtres. Le spectateur le mieux doué est celui qui trouve, au prix de quelque heureux contresens, l'émotion la plus pure et la plus forte. Aussi l'humanité ne s'attache-t-elle guère avec passion qu'aux oeuvres d'art ou de poésie dont quelques parties sont obscures et susceptibles d'interprétations diverses.

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On annonce, on attend, on voit déjà de grands changements dans la société. C'est l'éternelle erreur de l'esprit prophétique. L'instabilité, sans doute, est la condition première de la vie; tout ce qui vit se modifie sans cesse, mais insensiblement et presque à notre insu.

Tout progrès, le meilleur comme le pire, est lent et régulier. Il n'y aura pas de grands changements, il n'y en eut jamais, j'entends de prompts ou de soudains. Toutes les transformations économiques s'opèrent avec la lenteur clémente des forces naturelles. Bonnes ou mauvaises à notre sens, les choses sont toujours ce qu'il fallait qu'elles fussent.

Notre état social est reflet des états qui l'ont précédé, comme il est la cause des états qui le suivront. Il tient des premiers, comme les suivants tiendront de lui. Et cet enchaînement fixe pour longtemps la persistance d'un même type; cet ordre assure la tranquillité de la vie. Il est vrai qu'il ne contente ni les esprits curieux de nouveautés, ni les coeurs altérés de charité. Mais c'est l'ordre universel. Il faut s'y soumettre. Ayons le zèle du coeur et les illusions nécessaires; travaillons à ce que nous croyons utile et bon, mais non point dans l'espoir d'un succès subit et merveilleux, non point au milieu des imaginations d'une apocalypse sociale: toutes les apocalypses éblouissent et déçoivent. N'attendons point de miracle. Résignons-nous a préparer, pour notre inperceptible part, l'avenir meilleur ou pire que nous ne verrons pus.

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Il faut, dans la vie, faire la part du hasard. Le hasard, en définitive, c'est Dieu.

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