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Y a-t-il une histoire impartiale? Et qu'est-ce que l'histoire? La représentation écrite des événements passés. Mais qu'est-ce qu'un événement? Est-ce un fait quelconque? Non pas! c'est un fait notable. Or, comment l'historien juge-t-il qu'un fait est notable ou non? Il en juge arbitrairement, selon son goût et son caractère, à son idée, en artiste enfin. Car les faits ne se divisent pas, de leur propre nature, en faits historiques et en faits non historiques. Un fait est quelque chose d'infiniment complexe. L'historien présentera-t-il les faits dans leur complexité? Cela est impossible. Il les représentera dénués de presque toutes les particularités qui les constituent, par conséquent tronqués, mutilés, différents de ce qu'ils furent. Quant aux rapports des faits entre eux, n'en parlons pas. Si un fait dit historique est amené, ce qui est possible, ce qui est probable, par un ou plusieurs faits non historiques, et par cela même inconnus, comment l'historien pourra-t-il marquer la relation de ces faits et leur enchaînement? Et je suppose dans tout ce que je dis là que l'historien a sous les yeux des témoignages certains, tandis qu'en réalité on le trompe et qu'il n'accorde sa confiance à tel ou tel témoin que par des raisons de sentiment. L'histoire n'est pas une science, c'est un art. On n'y réussit que par l'imagination.
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«C'est beau, un beau crime!» s'écria un jour J.-J. Weiss dans un grand journal. Le mot fit scandale parmi les lecteurs ordinaires. Je sais un digne homme de magistrat, un bon vieillard, qui rendit le lendemain la feuille au porteur. C'était un abonné de plus de trente années, et il était dans l'âge où l'on n'aime pas à changer ses habitudes. Mais il n'hésita pas à faire ce sacrifice à la morale professionnelle. C'est, je crois, l'affaire Fualdès qui avait inspiré à J.-J. Weiss une si généreuse admiration. Je ne veux scandaliser personne. Je ne saurais. Il y faut une grâce audacieuse que je n'ai point. Pourtant je confesse que le maître avait raison et que c'est beau, un beau crime.
Les causes célèbres ont sur chacun de nous un attrait irrésistible. Ce n'est pas trop de dire que le sang répandu est pour moitié dans la poésie de l'humanité. Macbeth et Chopart dit l'Aimable sont les rois de la scène. Le goût des légendes scélérates est inné dans l'homme. Interrogez les petits enfants: ils vous diront tous que si Barbe-Bleue n'avait pas tué ses femmes, son histoire en serait moins jolie. En face d'une ténébreuse affaire d'assassinat, l'esprit ressent une curiosit étonnée.
Il s'étonne, parce que le crime est de soi-même étrange, mystérieux et monstrueux; il s'intéresse, parce qu'il retrouve dans tous les crimes ce vieux fonds de faim et d'amour sur lequel, bons ou mauvais, nous vivons tous. Le criminel semble venu de très loin. Il nous rapporte une image épouvantable de l'humanité des bois et des cavernes. Le génie des races primitives revit en lui. Il garde des instincts qu'on croyait perdus; il a des ruses que notre sagesse ignore. Il est pouss par des appétits qui sommeillent en nous autres. Il est encore une bête et déjà un homme. De là l'admiration indignée qu'il nous inspire. Le spectacle du crime est à la fois dramatique et philosophique. Il est pittoresque aussi, il séduit par des groupements bizarres, des ombres farouches entrevues sur les murs, quand tout dort, des haillons tragiques, des expressions de visage dont le secret irrite. Rustique et rampant sur la terre nourricière qu'il abreuve depuis tant de siècles, le crime s'associe aux noires magies de la nuit, au silence amical de la lune, aux terreurs éparses dans la nature, aux mélancolies des champs et des rivières. Faubourien et caché dans la foule, il prend les nerfs par une odeur de bouge et d'alcool, un goût de pourriture et des accents inouïs d'infamie. Dans le monde, je veux dire dans la société bourgeoise, où il est rare, il s'habille comme nous, il parle comme nous, et c'est peut-être sons cette figure équivoque et vulgaire qu'il occupe le plus fortement les imaginations. Le crime en habit noir est celui que le peuple préfère.
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Le charme qui touche le plus les âmes est le charme du mystère. Il n'y a pas de beauté sans voiles, et ce que nous préférons, c'est encore l'inconnu. L'existence serait intolérable si l'on ne rêvait jamais. Ce que la vie a de meilleur, c'est l'idée qu'elle nous donne de je ne sais quoi qui n'est point en elle. Le réel nous sert à fabriquer tant bien que mal un peu d'idéal. C'est peut-être sa plus grande utilité.
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«Cela est un signe du temps,» dit-on à chaque instant. Mais il est très difficile de découvrir les vrais signes du temps. Il y faut une connaissance du présent ainsi que du passé et une philosophie générale que nous n'avons ni les uns ni les autres. Il m'est arrivé plusieurs fois de saisir certains petits faits qui se passaient sous mes yeux et de leur trouver une physionomie originale dans laquelle je me plaisais à discerner l'esprit de cette époque. «Ceci, me disais-je, devait se produire aujourd'hui et ne pouvait être autrefois. C'est un signe du temps.» Or, j'ai retrouvé neuf fois sur dix le même fait avec des circonstances analogues dans du vieux mémoires ou dans de vieilles histoires. Il y a en nous un fonds d'humanité qui change moins qu'on ne croit. Nous différons très peu, en somme, de nos grands-pères. Pour que nos goûts et nos sentiments se transforment, il est nécessaire que les organes qui les produisent se transforment eux-mêmes. C'est l'ouvrage des siècles. Il faut des centaines et des milliers d'années pour altérer sensiblement quelques-uns de nos caractères.