Je ne sais, mais je crois bien qu'il y a beaucoup de soeurs Anne aujourd'hui dans les couvents de femmes. J'aurais plusieurs reproches à faire aux moines; j'aime mieux dire tout de suite que je ne les aime pas beaucoup. Quant aux religieuses, je crois qu'elles ont pour la plupart, comme soeur Anne, un coeur monastique, dans lequel abondent les grâces de leur état.

Et pourquoi sans cela seraient-elles entrées an couvent? Aujourd'hui, elles n'y sont plus jetées par l'orgueil et l'avarice de leur famille. Elles prennent le voile parce qu'il leur convient de le prendre. Elles le quitteraient s'il leur plaisait de le quitter, et vous voyez qu'elles le gardent. Les dragons philosophes, qu'on voit forçant les clôtures dans les vaudevilles de la Révolution, avaient vite fait d'invoquer la nature et de marier les nonnes. La nature est plus vaste que ne croient les dragons philosophes; elle réunit le sensualisme et l'ascétisme dans son sein immense; et quant aux couvents, il faut bien que le monstre soit aimable, puisqu'il est aimé et qu'il ne dévore plus que des victimes volontaires. Le couvent a ses charmes. La chapelle, avec ses vases dorés et ses roses en papier, une sainte Vierge peinte de couleurs naturelles et éclairée par une lumière pâle et mystérieuse comme le clair de lune, les chants et l'encens et la voix du prêtre, voilà les premières séductions du cloître; elles l'emportent quelquefois sur celles du monde.

C'est que ces choses ont une âme et qu'elles contiennent toute la somme de poésie accessible à certaines natures. Sédentaire et faite pour une vie discrète, humble, cachée, la femme se trouve tout d'abord à son aise au couvent. L'atmosphère en est tiède, un peu lourde; elle procure aux bonnes filles les délices d'une lente asphyxie. On y goûte un demi-sommeil. On y perd la pensée. C'est un grand débarras. En échange, on y gagne la certitude. N'est-ce pas, au point de vue pratique, une excellente affaire? Je compte pour peu les titres d'épouse mystique de Jésus, de vase d'élection et de colombe immaculée. On n'a guère d'exaltation dans les communautés. Les vertus y vont leur petit train. Tout, jusqu'au sentiment du divin, y garde un prudent terre-à-terre. Pas d'envolée. Le spiritualisme, dans sa sagesse, s'y matérialise autant qu'il peut, et il le peut beaucoup plus qu'on ne pense communément. La grande affaire de la vie y est si bien divisée en une suite de petites affaires que l'exactitude supplée à tout. Rien ne rompt jamais la trame égale de l'existence. Le devoir y est très simple. La règle le trace. Il y a là de quoi satisfaire les âmes timides, douces et obéissantes. Une telle vie tue l'imagination et non pas la gaieté. Il est rare de rencontrer l'expression d'une tristesse profonde sur le visage d'une religieuse. A l'heure qu'il est, on chercherait vainement dans les couvents de France une Virginie de Leyva ou une Giulia Carraciolo, victimes révoltées, respirant avec ivresse à travers les grilles du cloître les parfums de la nature et du monde. On n'y trouverait pas non plus, je crois, une sainte Thérèse ou une sainte Catherine de Sienne. L'âge héroïque des couvents est jamais passé. L'ardeur mystique s'éteint. Les causes qui jetaient tant d'hommes et de femmes dans les monastères n'existent plus. Aux temps de violence, quand l'homme, mal assuré de goûter les fruits de son travail, se réveillait sans cesse aux cris de mort, aux lueurs de l'incendie, quand la vie était un cauchemar, les plus douces âmes s'en allaient rêver du ciel dans des maisons qui s'élevaient comme de grands navires au-dessus des flots de la haine et du mal. Ces temps ne sont plus. Le monde est devenu à peu près supportable. On y reste plus volontiers. Mais ceux qui le trouvent encore trop rude et trop peu sûr sont libres, après tout, de s'en retirer. L'Assemblée constituante avait eu tort de le contester, et nous avons eu raison de l'admettre en principe.

J'ai l'honneur de connaître la supérieure d'une communauté dont la maison-mère est à Paris. C'est une femme de bien et qui m'inspire un sincère respect. Elle me contait, il y a peu de temps, les derniers moments d'une de ses religieuses, que j'avais connue dans le monde rieuse et jolie, et qui était allée s'éteindre de phtisie au couvent.

«Elle a fait une sainte mort, me dit la supérieure. Elle se levait de son lit tous les jours de sa longue maladie, et deux soeurs converses la portaient à la chapelle. Elle y priait encore le matin de sa délivrance. Un cierge allumé devant l'image de saint Joseph s'égouttait sur le parquet. Elle donna l'ordre à une des soeurs converses de redresser ce cierge. Puis elle se renversa en arrière, poussa un grand soupir et entra en agonie. On l'administra. Elle ne put témoigner que par le mouvement de ses yeux de la piété avec laquelle elle recevait les sacrements des morts.

Ce petit récit me fut fait avec une admirable simplicité. La mort est l'acte le plus important de la vie religieuse. Mais l'existence cénobitique y prépare si bien qu'il ne reste pas plus à faire en ce moment-là qu'en tout autre. On redresse un cierge qui s'égouttait et l'on meurt. Il n'en fallait pas plus pour compléter une sainteté minutieuse.

* * *

DE L'ENTRETIEN QUE J'EUS CETTE NUIT AVEC UN FANTÔME SUR LES ORIGINES DE L'ALPHABET

Dans le silence de la nuit, j'écrivais, j'écrivais depuis longtemps. Renvoyant sur ma table la lumière de la lampe, l'abat-jour laissait dans l'ombre les livres qui montent en étages sur les quatre faces du cabinet de travail. Le feu mourant semait dans les cendres ses derniers rubis. Les acres vapeurs du tabac épaississaient l'air; devant moi, dans une coupe, sur un monceau de cendres, une dernière cigarette élevait tout droit sa mince fumée bleue. Et les ténèbres de cette chambre étaient mystérieuses, parce qu'on y sentait confusément l'âme de tous les livres endormis. Ma plume sommeillait entre mes doigts et je songeais à des choses très anciennes, quand de la fumée de ma cigarette, comme des vapeurs d'une herbe magique, sortit un personnage étrange: ses cheveux bouclés, ses yeux longs et luisants, son nez busqué, ses lèvres épaisses, sa barbe noire, frisée à la mode assyrienne, son teint de bronze clair, l'expression de ruse et de sensualité cruelle empreinte sur son visage, les formes trapues de son corps et ses riches vêtements révélaient un de ces Asiatiques appelés barbares par les Hellènes. Il était coiffé d'un bonnet bleu fait comme une tête de poisson et semé d'étoiles. Il portait une robe pourpre, brodée de figures d'animaux, et tenait d'une main un aviron, de l'autre des tablettes. Je ne me troublai point à sa vue. Que des fantômes apparaissent dans une bibliothèque, rien de plus naturel. Où se montreraient les ombres des morts, sinon au milieu des signes qui gardent leur souvenir? J'invitai l'étranger à s'asseoir. Il n'en fit rien.

—Laissez, me dit-il, et faites comme si je n'étais pas là, je vous prie. Je suis venu regarder ce que vous écriviez sur ce mauvais papier. J'y prends plaisir; non que je me soucie en aucune façon des idées que vous pouvez exprimer. Mais les caractères que vous tracez m'intéressent infiniment. En dépit des altérations qu'elles ont subies en vingt-huit siècles d'usage, les lettres qui sortent de votre plume ne me sont point étrangères. Je reconnais ce B qui, de mon temps, s'appelait beth, c'est-à-dire maison. Voici l'L, que nous nommions lamed, parce qu'il était en forme d'aiguillon. Ce G vient de notre gimel, au cou de chameau, et cet A, sort de notre aleph, en tête de boeuf. Quant au D que je vois là, il représenterait aussi fidèlement que le daleth, qui lui a donn naissance, l'entrée triangulaire de la tente plantée dans le sable du désert, si par un trait cursif vous n'aviez arrondi les contours de ce signe d'une vie antique et nomade. Vous avez altéré le daleth ainsi que toutes les lettres de mon alphabet. Mais je ne vous le reproche pas. C'était pour aller plus vite. Le temps est précieux. Le temps, c'est de la poudre d'or, des dents d'éléphant et des plumes d'autruche. La vie est courte. Il faut, sans perdre un moment, négocier et naviguer, afin de gagner des richesses, pour vieillir heureux et respecté.