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A Édouard Rod.
SUR LES COUVENTS DE FEMMES
Il est pénible de voir une jeune fille mourir volontairement au monde. Le couvent effraye tout ce qui n'y entre pas. Au milieu du XIVe siècle de l'ère chrétienne, une jeune Romaine nommée Blésilla fit dans un monastère de tels jeûnes qu'elle en mourut. Le peuple furieux, suivit le cercueil en criant: «Chassons, chassons de la ville cette détestable race des moines! Pourquoi ne les lapide-t-on pas? Pourquoi ne les jette-t-on pas dans la rivière?» Et lorsque, quatorze cents ans plus tard, Chateaubriand exalta, par la bouche du père Aubry, les filles qui ont «sanctifié leur beauté aux chefs-d'oeuvre de la pénitence et mutilé cette chair révoltée dont les plaisirs ne sont que des douleurs», l'abbé Morellet, qui était un vieux philosophe, entendit avec impatience ces louanges de la vie cénobitique et s'écria: «Si ce n'est pas là du fanatisme, je demande à l'auteur de me donner sa définition!» Que nous enseignent ces interminables querelles, sinon que la vie religieuse fait peur la nature et que cependant elle a des raisons d'être et de durer? Le peuple et les philosophes n'entrent pas toujours dans ces raisons. Elles sont profondes et touchent aux plus grands mystères de la nature humaine. Le cloître a été pris d'assaut et renversé. Ses ruines désertes se sont repeuplées. Certaines âmes y vont par une pente naturelle; ce sont des âmes claustrales. Parce qu'elles sont inhumaines et pacifiques, elles quittent le monde et descendent avec joie dans le silence et la paix. Plusieurs sont nées lasses; elles n'ont point de curiosité. Elles se traînent inertes et sans désir. Ne sachant ni vivre ni mourir, elles embrassent la vie religieuse comme une moindre vie et comme une moindre mort. D'autres sont amenées au cloître par des raisons détournées. Elles ne prévoyaient pas le but. Innocentes blessées, une déception précoce, un deuil secret du coeur, leur a gâté l'univers. Leur vie ne portera point de fruits; le froid en a séché la fleur. Elles ont eu trop tôt le sentiment du mal universel. Elles se cachent pour pleurer. Elles veulent qu'on les oublie. Elles veulent oublier… Ou plutôt, elles aiment leur douleur et elles la mettent à l'abri des hommes et des choses. Il en est d'autres enfin qu'attire au couvent le zèle du sacrifice et qui veulent se donner tout entières, dans un abandon plus grand encore que celui de l'amour. Celles-là, plus rares, sont les vraies épouses de Jésus-Christ. L'Église leur prodigue les doux noms de lis et de rose, de colombe et d'agneau: elle leur promet, par la bouche de la Reine des Vierges, la couronne d'étoiles et le trône de candeur. Mais prenons garde de renchérir sur les théologiens. Aux époques de foi, on ne s'échauffait guère sur les vertus mystiques des religieuses. Je ne parle pas du peuple, à qui les nonnes ont toujours été suspectes et qui a fait sur elles des contes joyeux. Je parle du clergé séculier, dont les jugements étaient fort mélangés. N'oublions pas que la poésie des cloîtres date de Chateaubriand et de Montalembert.
Il faut aussi considérer que les communautés diffèrent tout fait selon les temps et les pays et qu'on ne peut les réunir toutes dans un même jugement. Le couvent fut longtemps en Occident la ferme, l'école, l'hôpital et la bibliothèque. Il y eut des couvents pour conserver la science, d'autres pour conserver l'ignorance. Il y en eut pour le travail comme pour l'oisiveté.
J'ai visité, il y a quelques années, la montagne sur laquelle sainte Odile, fille d'un duc d'Alsace, éleva au milieu du XIIe siècle un monastère dont la mémoire est restée dans l'âme du peuple alsacien. Cette fille forte chercha et trouva les moyens d'adoucir autour d'elle le grand mal de vivre dont souffraient alors les pauvres gens. Aidée par d'habiles collaboratrices et servie par des serfs nombreux, elle défricha, cultiva les terres, éleva des bestiaux, mit les récoltes à l'abri des pillards. Elle fut prévoyante pour les imprévoyants. Elle enseigna la sobriét aux buveurs de cervoise, la douceur aux violents, une bonne économie à tous. Est-il possible de découvrir une ressemblance entra ces vierges robustes et pures des temps barbares, ces royales métayères, et les abbesses qui, sous Louis XV, mettaient des mouches pour aller à l'office et parfumaient de poudre à la maréchale les lèvres des abbés qui leur baisaient les doigts?
Et même alors, même en ces jours de scandale, quand la noblesse jetait dans les abbayes des cadettes révoltées, il y avait de bonnes âmes sous les grilles des maisons conventuelles. J'ai surpris les secrets de l'une d'elles. Qu'elle me pardonne! C'est l'an passé, chez Legoubin, libraire sur le quai Malaquais. Je trouvai un vieux manuel de confession à l'usage des religieuses. Une inscription mise sur le titre, à main reposée, m'apprit qu'en 1779 ce livre appartenait à soeur Anne, religieuse soumise à la règle des Feuillantines. Il était rédigé en français et avait ceci de remarquable que chaque péché était imprimé sur une petite fiche collée au feuillet par le bord seulement. Pendant l'examen de conscience, dans la chapelle, la pénitente n'avait besoin ni de plume ni de crayon pour noter ses fautes graves ou légères. Il lui suffisait de corner la petite bande portant mention d'un péché qu'elle avait commis. Et dans le confessionnal, aidée de son livre, qu'elle suivait de corne en corne, soeur Anne ne risquait pas d'oublier quelque manquement aux commandements de Dieu ou à ceux de l'Église.
Or, dans le moment que je trouvai ce petit livre chez mon ami Legoubin, je vis que plusieurs coulpes y étaient marquées d'un pli unique. C'étaient les coulpes extraordinaires de soeur Anne. D'autres avaient été cornées bien des fois et les angles du papier étaient tout usés. C'étaient là les péchés mignons de soeur Anne.
Comment en douter? Le livre n'avait pas servi depuis la dispersion des religieuses en 1790. Il était encore plein des pieuses images et des prières historiées que la bonne fille avait glissées entre les pages.
Je connus de la sorte l'âme de soeur Anne. Je n'y trouvai que des péchés innocents s'il en fut, et j'ai grand espoir que soeur Anne est assise aujourd'hui à la droite du Père. Jamais coeur plus pur n'a battu sous la robe blanche des Feuillantines. Je me figure cette sainte fille d'aspect candide, un peu grasse, se promenant à pas lents entre les carrés de choux du jardin conventuel, et marquant sans trouble, de son doigt blanc, sur le livre, ses péchés aussi réguliers que sa vie: paroles vaines, distractions dans les assemblées, distractions aux offices, désobéissances légères et sensualité dans les repas. Ce dernier trait me touche jusqu'aux larmes. Soeur Anne mangeait avec sensualité des racines cuites à l'eau. Elle n'était point triste. Elle ne doutait point. Elle ne tenta jamais Dieu. Ces péchés-là n'ont point de corne dans le petit livre. Religieuse, elle avait le coeur monastique. Sa destinée était conforme à sa nature. Voilà le secret de la sagesse de soeur Anne.