—Oui, sans doute, c'était ingénieux, et plus encore que vous ne croyez. Et nous vous devons un présent inestimable. Car sans l'alphabet point de notation exacte du discours, point de style, partant point de pensée un peu délicate, point d'abstractions, point de philosophie subtile. Il serait aussi absurde d'imaginer Pascal écrivant les Provinciales en caractères cunéiformes que de croire que le Zeus d'Olympie a été sculpté par un phoque. Inventé pour tenir des livres de commerce, l'alphabet phénicien est devenu dans le monde entier l'instrument nécessaire et parfait de la pensée, et l'histoire de ses transformations est intimement liée à celle du développement de l'esprit humain. Votre invention est infiniment belle et précieuse, encore qu'imparfaite. Car vous n'avez pas songé aux voyelles, et ce sont les Grecs ingénieux qui les ont trouvées. Leur part en ce monde était de porter toutes choses à la perfection.
—Les voyelles, je vais vous dire j'ai toujours eu la mauvaise habitude de les brouiller et de les confondre. Vous vous en êtes peut-être aperçu ce soir: le vieux Cadmus parle un peu de la gorge.
—Je le lui pardonne, je lui pardonnerais presque le rapt de la vierge Io, puisque enfin son père Inachos n'était qu'un chef de sauvages portant pour sceptre un bois de cerf, sculpté à la pointe du silex. Je lui pardonnerais même d'avoir fait connaître aux Béotiens pauvres et vertueux les danses frénétiques des Bacchantes, je lui pardonnerais tout, pour avoir donné à la Grèce et au monde le plus précieux des talismans, les vingt-deux lettres de l'alphabet phénicien. De ces vingt-deux lettres sont sortis tous les alphabets de l'univers. Il n'est point de pensée sur cette terre qu'ils ne fixent et ne gardent. De votre alphabet, divin Cadmus, sont sorties les écritures grecques et italiotes, qui ont donné naissance à toutes les écritures européennes. De votre alphabet encore sont issues toutes les écritures sémitiques, depuis l'araméen et l'hébreu jusqu'au syriaque et à l'arabe. Et ce même alphabet phénicien est le père des alphabets hymiarite et éthiopien et de tous les alphabets du centre de l'Asie, zend et pehlvi, et même de l'alphabet indien, qui a donné naissance au devanâgari et à tous les alphabets de l'Asie méridionale. Quelle fortune! Quel succès universel! Il n'y a pas, à l'heure qu'il est, sur toute la surface de la terre une seule écriture qui ne dérive de l'écriture cadméenne. Quiconque en ce monde écrit un mot est tributaire des vieux marchands chananéens. A cette pensée, je suis tenté de vous rendre les plus grands honneurs, soigneur Cadmus, et je ne suis comment reconnaître la faveur que vous m'avez faite en passant une petite heure de nuit dans mon cabinet, vous, Baal Cadmus, inventeur de l'alphabet.
—Cher monsieur, modérez votre enthousiasme. Je suis assez content de ma petite invention. Mais ma visite n'a rien qui puisse vous flatter particulièrement. Je m'ennuie à mort depuis que, devenu une ombre vaine, je ne vends plus ni étain, ni poudre d'or, ni dents d'éléphant et que, sur cette terre où M. Stanley suit de loin mon exemple, je suis réduit à converser, de temps autre, avec quelques savants ou curieux qui veulent bien s'intéresser à moi. Je crois entendre le chant du coq, adieu et tachez de vous enrichir: les seuls bien de ce monde sont la richesse et la puissance.
Il dit et disparut. Mon feu s'était éteint, la fraîcheur de la nuit commençait à me saisir et j'avais très mal à la tête.
* * *
Je ne partage pas du tout les mauvais sentiments des vaudevillistes à l'endroit des doctoresses. Si une femme a la vocation de la science, de quel droit lui reprocherons-nous d'avoir suivi sa voie? Comment blâmer cette noble et douce et sage Sophie Germain qui, aux soins du ménage et de la famille, préféra les méditations silencieuses de l'algèbre et de la métaphysique? La science ne peut-elle avoir, comme la religion, ses vierges et ses diaconesses? S'il est peu raisonnable de vouloir instruire toutes les femmes, l'est-il davantage de vouloir interdire à toutes les hautes spéculations de la pensée? Et, à un point de vue tout pratique, la science n'est-elle pas, dans certains cas, pour une femme, une ressource précieuse? Parce qu'il y a aujourd'hui plus d'institutrices qu'il n'en faut, devons-nous blâmer les jeunes filles qui se vouent l'enseignement, malgré l'ineptie cruelle des programmes et la justice inique des concours? Puisqu'on a toujours reconnu aux femmes une exquise habileté à soigner les malades, puisqu'elles furent de tout temps des consolatrices et des guérisseuses, puisqu'elles fournissent à la société des infirmières et des sages-femmes, comment ne pas louer celles qui, non contentes de l'apprentissage nécessaire, poussent jusqu'au doctorat leurs études médicales et s'accroissent ainsi en dignité et en autorité?
Il ne faut point se laisser emporter par la haine des précieuses et des pédantes. Il est de fait que rien n'est odieux comme une pédante. Pour ce qui est des précieuses, il faudrait distinguer. Le bel air ne messied pas toujours, et un certain goût de bien dire ne gâte pas une femme. Si madame de Lafayette est une précieuse (de son temps, elle passait pour telle), je ne haïrai point les précieuses. Toute affectation est détestable, celle du torchon comme celle de la plume, et il y aurait peu d'agrément vivre dans la société que rêvait Proudhon, où toutes les femmes seraient cuisinières et ravaudeuses. Je veux bien qu'il soit moins naturel et, partant, moins gracieux aux femmes de composer un livre que de jouer la comédie, mais une femme qui sait écrire aurait tort de ne point le faire, si cela n'embarrasse pas sa vie. Sans compter que l'encrier pourra lui devenir un ami quand il lui faudra franchir le pas douloureux pour entrer dans l'âge des souvenirs. Il est certain que, si les femmes n'écrivent pas mieux que les hommes, elles écrivent autrement et laissent traîner sur le papier un peu de leur grâce divine. Pour ma part, je suis très reconnaissant à madame de Caylus et à madame de Staal-Delaunay d'avoir laissé des pattes de mouche immortelles.
Ce serait la moins philosophique des idées que de se figurer la science entrant dans le système moral d'une femme ou d'une fille comme un corps étranger, comme un élément perturbateur d'une puissance incalculable. Mais, s'il était naturel et légitime de vouloir instruire les jeunes filles, il est certain qu'on s'y est très mal pris. On commence heureusement à le reconnaître. La science est le lien de l'homme avec la nature. Elles ont besoin comme nous d'une part de connaissance. A la façon dont on a voulu les instruire, bien loin de multiplier leurs rapports avec l'Univers, on les a séparées et comme retranchées de la nature. On leur a enseigné des mots et non des choses, et on leur a mis dans la tête de longues nomenclatures d'histoire, de géographie et de zoologie qui n'ont par elles-mêmes aucune signification. Ces innocentes créatures ont porté leur faix et plus que leur faix de ces programmes iniques que l'orgueil démocratique et le patriotisme bourgeois élevèrent comme les Babels de la cuistrerie.
On était parti de l'idée absurde qu'un peuple est savant quand tout le monde y sait les mêmes choses, comme si la diversité des fonctions n'entraînait pas la diversité des connaissances, et comme s'il était profitable qu'un marchand sût ce que sait un médecin! Cette idée se trouva féconde en erreurs; notamment, elle en enfanta une autre encore plus méchante qu'elle. On s'imagina que les éléments des sciences spéciales sont utiles aux personnes destinées à n'en poursuivre ni les applications ni la théorie. On s'imagina que la terminologie avait en anatomie, par exemple, ou en chimie, une valeur propre, et qu'on était intéressé à la connaître, indépendamment de l'usage qu'en font les chirurgiens et les chimistes. Cette superstition est aussi folle que celle des vieux Scandinaves qui écrivaient en caractères runiques et s'imaginaient qu'il y a des mots assez puissants, si on les prononçait jamais, pour éteindre le soleil et réduire la terre en poudre.