On sourit de pitié en songeant à ces pédagogues qui enseignent aux enfants les mots d'une langue que ceux-ci n'entendront ni ne parleront jamais. Ils disent, ces barbacoles, qu'ils enseignent ainsi les éléments des sciences et donnent aux filles des clartés de tout. Mais qui ne voit qu'ils leur donnent seulement des ténèbres de tout et que, pour mettre des idées dans ces jeunes têtes, molles et légères, il faudrait user d'une tout autre méthode? Montrez en peu de mots les grands objets d'une science, marquez-en les résultats par quelques exemples frappants. Soyez des généralisateurs, soyez des philosophes et cachez si bien votre philosophie qu'on vous croie aussi simples que les esprits auxquels vous parlez. Exposez sans jargon, dans la langue vulgaire et commune à tous, un petit, nombre de faits qui frappent l'imagination et contentent l'intelligence. Que votre parole soit naïve, grande et généreuse. Ne vous flattez pas d'enseigner un grand nombre de choses. Excitez seulement la curiosité. Contents d'ouvrir les esprits, ne les surchargez point. Mettez-y l'étincelle. D'eux-mêmes, ils s'éprendront par l'endroit où ils sont inflammables.
Et si l'étincelle s'éteint, si certaines intelligences restent obscures, du moins vous ne les aurez point brûlées. Il y aura toujours des ignorants parmi nous. Il faut respecter toutes les natures et laisser à la simplicité celles qui y sont vouées. Cela est particulièrement nécessaire pour les filles qui, la plupart, font leur temps sur la terre dans des emplois où on leur demande tout autre chose que des idées générales et des connaissances techniques. Je voudrais que l'enseignement qu'on donne aux filles fût surtout une discrète et douce sollicitation.
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SUR LE MIRACLE
Il ne faut pas dire: Le miracle n'est pas, parce qu'il n'a pas été démontré. Les orthodoxes pourraient toujours en appeler une instruction plus complète. La vérité c'est que le miracle ne saurait être constaté ni aujourd'hui ni demain, parce que constater le miracle, ce sera toujours apporter une conclusion prématurée. Un instinct profond nous dit que tout ce que la nature renferme dans son sein est conforme à ses lois ou connues ou mystérieuses. Mais, quand bien même il ferait taire son pressentiment, l'homme ne pourra jamais dire: «Tel fait est au delà des frontières de la nature». Nos explorations ne pousseront jamais jusque-là. Et, s'il est de l'essence du miracle d'échapper à la connaissance, tout dogme qui l'atteste invoque un témoin insaisissable, qui se dérobera jusqu'à la fin des siècles. Le miracle est une conception enfantine qui ne peut subsister dès que l'esprit commence à se faire une représentation systématique de la nature. La sagesse grecque n'en supportait point l'idée. Hippocrate disait, en parlant de l'épilepsie: «Ce mal est nommé divin; mais toutes les maladies sont divines et viennent également des dieux». Il parlait en philosophe naturaliste. La raison humaine est moins ferme aujourd'hui. Ce qui me fâche surtout, c'est qu'on dise: «Nous ne croyons pas aux miracles, parce que aucun n'est prouvé.
Étant à Lourdes, au mois d'août, je visitai la grotte o d'innombrables béquilles étaient suspendues, en signe de guérison. Mon compagnon me montra du doigt ces trophées d'infirmerie et murmura à mon oreille:
—Une seule jambe de bois en dirait bien davantage.
C'est une parole de bon sens; mais philosophiquement la jambe de bois n'aurait pas plus de valeur qu'une béquille. Si un observateur d'un esprit vraiment scientifique était appel constater que la jambe coupée d'un homme s'est reconstituée subitement dans une piscine ou ailleurs, il ne dirait point: «Voilà un miracle!» Il dirait: «Une observation jusqu'à présent unique tend à faire croire qu'en des circonstances encore indéterminées les tissus d'une jambe humaine ont la propriété de se reconstituer comme les pinces des homards, les pattes des écrevisses et la queue des lézards, mais beaucoup plus rapidement. C'est là un fait de nature en contradiction apparente avec plusieurs autres faits de nature. Celle contradiction résulte de notre ignorance, et nous voyons clairement que la physiologie des animaux est à refaire, ou, pour mieux dire, qu'elle n'a jamais été faite. Il n'y a guère plus de deux cents ans que nous avons une idée de la circulation du sang. Il y a un siècle à peine que nous savons ce que c'est que de respirer.
Il y aurait, j'en conviens, quelque fermeté à parler de la sorte. Mais le savant ne doit s'étonner de rien. Disons que, d'ailleurs, aucun d'eux n'a jamais été mis à pareille épreuve et que rien ne fait craindre un prodige de ce genre. Les guérisons miraculeuses que les médecins ont pu constater s'accordent toutes très bien avec la physiologie. Jusqu'ici les sépultures des saints, les fontaines et les grottes sacrées n'ont jamais agi que sur des malades atteints d'affections ou curables ou susceptibles de rémission instantanée. Mais vit-on un mort ressusciter, le miracle ne serait prouvé que si nous savions ce que c'est que la vie et que la mort, et nous ne le saurons jamais.
On nous définit le miracle: une dérogation aux lois de la nature. Nous ne les connaissons pas; comment saurions-nous qu'un fait y déroge?