—Mais nous connaissons quelques-unes de ces lois?

—Oui, nous avons surpris quelque rapport des choses. Mais, ne saisissant pas toutes les lois naturelles, nous n'en saisissons aucune, puisqu'elles s'enchaînent.

—Encore pourrions-nous constater le miracle dans ces séries de rapports que nous avons surpris.

—Nous ne le pourrions pas avec une certitude philosophique. D'ailleurs, c'est précisément les séries qui nous apparaissent comme les plus fixes et les mieux déterminées que le miracle interrompt le moins. Le miracle n'entreprend rien, par exemple, contre la mécanique céleste. Il ne s'exerce point sur le cours des astres et jamais il n'avance ni ne retarde une éclipse calculée. Il se joue volontiers, au contraire, dans les ténèbres de la pathologie interne et se plaît surtout aux maladies nerveuses. Mais ne mêlons point une question de fait à la question de principe. En principe, le savant est inhabile constater un fait surnaturel. Cette constatation suppose une connaissance totale et absolue de la nature qu'il n'a point et n'aura jamais, et que personne n'eut au monde. C'est parce que je n'en croirais pas nos plus habiles oculistes sur la guérison miraculeuse d'un aveugle, qu'à plus forte raison je n'en crois pas non plus saint Mathieu et saint Marc qui n'étaient pas oculistes. Le miracle est par définition méconnaissable et inconnaissable.

Les savants ne peuvent en aucun cas attester qu'un fait est en contradiction avec l'ordre universel, c'est-à-dire avec l'inconnu divin. Dieu même ne le pourrait qu'en établissant une pitoyable distinction entre les manifestations générales et les manifestations particulières de son activité, en reconnaissant qu'il fait de temps en temps des retouches timides à son oeuvre, et en laissant échapper cet aveu humiliant que la lourde machine qu'il a montée a besoin à toute heure, pour marcher cahin-caha, d'un coup de main du fabricant.

La science est habile, au contraire, à ramener aux données de la science positive des faits qui semblaient s'en écarter. Elle réussit parfois très heureusement à expliquer par des causes physiques certains phénomènes qui passèrent longtemps pour merveilleux. Des guérisons de la moelle furent constatées sur le tombeau du diacre Paris et dans d'autres lieux saints. Ces guérisons n'étonnent plus depuis qu'on sait que l'hystérie simula parfois les lésions de la moelle épinière.

Qu'une étoile nouvelle ait apparu à ces personnages mystérieux que l'Évangile appelle les Mages (je suppose le fait historiquement établi), c'était, certes, un miracle pour les astrologues du moyen âge, qui croyaient que le firmament, clou d'étoiles, n'était sujet à aucune vicissitude. Mais, réelle ou fictive, l'étoile des Mages n'est plus miraculeuse pour nous qui savons que le ciel est incessamment agité par la naissance et par la mort des univers, et qui avons vu, en 1866, une étoile s'allumer tout à coup dans la Couronne boréale, briller pendant un mois, puis s'éteindre.

Cette étoile n'annonçait point le Messie; elle attestait seulement qu'à une distance infinie de nous une conflagration effroyable dévorait un monde en quelques jours, ou plutôt l'avait autrefois dévoré, car le rayon qui nous apportait la nouvelle de ce désastre céleste était en chemin depuis cinq siècles, et peut-être depuis plus longtemps.

On connaît le miracle de Bolsène, immortalisé par une des Stanze de Raphaël. Un prêtre incrédule célébrait la messe; l'hostie, quand il la brisa pour la communion, parut couverte de sang. Les Académies, il y a seulement dix ans, eussent été fort embarrassées d'expliquer un fait si étrange. On n'est même pas tenté de le nier depuis la découverte d'un champignon microscopique dont les colonies, établies dans la farine ou dans la pâte, ont l'aspect du sang coagulé. Le savant qui l'a trouvé, pensant avec raison que c'étaient là les taches rouges de l'hostie de Bolsène, appela le champignon micrococcus prodigiosus.

Il y aura toujours un champignon, une étoile ou une maladie que la science humaine ne connaîtra pas, et c'est pour cela qu'elle devra toujours, au nom de l'éternelle ignorance, nier tout miracle et dire des plus grandes merveilles, comme de l'hostie de Bolsène, comme de l'étoile des Mages, comme du paralytique guéri: Ou cela n'est pas, ou cela est, et, si cela est, cela est dans la nature et par conséquent naturel.