POLYPHILE.

C'est un manuel de philosophie, cher Ariste, un de ces petits ouvrages qui vous mettent dans la main la sagesse universelle. Il fait le tour des systèmes à partir des vieux Eléates jusques aux derniers éclectiques, et il aboutit à M. Lachelier. J'en lus d'abord la table des matières; puis, l'ayant ouvert au milieu, ou environ, je tombai sur la phrase que voici: L'âme possède Dieu dans la mesure où elle participe de l'absolu.

ARISTE.

Tout donne à croire que cette pensée fait partie d'une argumentation solide. Il n'y aurait pas de bon sens à la considérer isolément.

POLYPHILE.

Aussi ne pris-je point garde à ce qu'elle pouvait signifier. Je ne cherchai pas à découvrir ce qu'elle contenait de vérité. Je m'attachai uniquement à la forme verbale, qui n'est pas singulière, sans doute, ni étrange en aucune façon et qui n'offre à un connaisseur tel que vous rien, je pense, de précieux ou de rare. Du moins peut-on dire qu'elle est métaphysique. Et c'est à quoi je songeais quand vous êtes venu.

ARISTE.

Pouvez-vous me communiquer les réflexions que j'ai malheureusement interrompues?

POLYPHILE.

Ce n'était qu'une rêverie. Je songeais que les métaphysiciens, quand ils se font un langage, ressemblent à des remouleurs qui passeraient, au lieu de couteaux et de ciseaux, des médailles et des monnaies à la meule, pour en effacer l'exergue, le millésime et l'effigie. Quand ils ont tant fait qu'on ne voit plus sur leurs pièces de cent sous ni Victoria, ni Guillaume, ni la République, ils disent: «Ces pièces n'ont rien d'anglais, ni d'allemand, ni de français; nous les avons tirées hors du temps et de l'espace; elles ne valent plus cinq francs: elles sont d'un prix inestimable, et leur cours est étendu infiniment.» Ils ont raison de parler ainsi. Par cette industrie de gagne-petit, les mots sont mis du physique au métaphysique. On voit d'abord ce qu'ils y perdent; on ne voit pas tout de suite ce qu'ils y gagnent.