ARISTE.

Mais comment, Polyphile, découvrirez-vous à première vue ce qui assurera dans l'avenir le gain ou la perte?

POLYPHILE.

Je reconnais, Ariste, qu'il ne serait décent de nous servir ici de la balance où le Lombard du Pont-au-Change pesait ses aignels et ses ducats. Observons d'abord que le remouleur spirituel a beaucoup passé à la meule les verbes posséder et participer, qui se trouvent dans la phrase du petit Manuel, où ils luisent tous dégagés de leur impureté première.

ARISTE.

En effet, Polyphile, on ne leur a rien laissé de contingent.

POLYPHILE.

Et l'on a poli de même le mot absolu qui finit la phrase. Quand vous êtes entré je faisais deux petites réflexions l'endroit de ce mot d'absolu. La première est que les métaphysiciens montrèrent de tout temps une sensible préférence pour les termes négatifs comme non-être, in-tangible, in-conscient. Ils ne sont jamais si à l'aise que lorsqu'ils s'étendent sur l'in-fini et sur l'in-défini, ou s'attachent l'in-connaissable. En trois pages de Hegel, prises au hasard, dans sa Phénoménologie, sur vingt-six mots, sujets de phrases considérables, j'ai trouvé dix-neuf termes négatifs pour sept termes affirmatifs, je veux dire sept termes dont le sens ne se trouvait pas détruit à l'avance par quelque préfixe d'esprit contrariant. Je ne prétends pas que la proportion se maintienne dans le reste de l'ouvrage. Je n'en sais rien. Mais cet exemple vient illustrer une remarque dont l'exactitude peut être vérifiée aisément. Tel est, autant que je l'ai su voir, l'usage des métaphysiciens ou, pour mieux dire, des «métataphysiciens», car c'est une merveille à joindre aux autres que votre science ait elle-même un nom négatif, tiré de l'ordre où furent rangés les livres d'Aristote, et que vous vous intituliez: ceux qui vont après les physiciens. J'entends bien que vous supposez que ceux-ci sont en pile et que, prendre place après, c'est monter dessus. Vous n'en avouez pas moins que vous êtes hors nature.

ARISTE.

Poursuivez une idée, de grâce, cher Polyphile. Si vous sautez sans cesse de l'une à l'autre, j'aurai peine à vous suivre.