POLYPHILE.
Je m'en tiens donc à la prédilection qui attire les distillateurs d'idées vers les termes qui expriment la négation d'une affirmation. Et cette prédilection, j'en conviens, n'a par elle-même rien de bizarre ni de fantasque. Ce n'est point chez eux dérèglement, dépravation, manie; elle répond aux besoins naturels des âmes abstrayantes. Les ab, les in, les non agissent plus énergiquement encore que la meule. Ils vous effacent d'un coup les mots les plus saillants. Parfois, à vrai dire, ils vous les retournent seulement, et vous les mettent sens dessus dessous. Ou bien encore ils leur communiquent une force mystérieuse et sacrée, comme on voit dans absolu, qui est beaucoup plus que solu. Absolutus, c'est l'ampleur patricienne de solutus, et un grand témoignage de la majest latine.
Voilà ma première remarque. La seconde est que les sages qui, comme vous, Ariste, parlent métaphysique, prennent soin d'effacer de préférence les termes dont l'effigie avait déjà perdu avant eux sa netteté originelle. Car il faut avouer qu'à nous aussi, gens du commun, il arrive de limer les mots et de les défigurer peu à peu. En quoi nous sommes sans le savoir des métaphysiciens.
ARISTE.
Ce que vous dites là, Polyphile, est bon à retenir pour que vous ne soyez pas tenté plus tard de prétendre que les opérations métaphysiques ne sont pas naturelles à l'homme, légitimes, et en quelque sorte nécessaires. Mais poursuivez.
POLYPHILE.
J'observe, Ariste, que beaucoup d'expressions, en passant de bouche en bouche dans la suite des générations prennent du poli, et, comme on dit en terme d'art, du flou. Surtout ne pensez point, Ariste, que je blâme les métaphysiciens s'ils choisissent volontiers, pour les polir, les mots qui leur arrivent un peu frustes. De la sorte ils s'épargnent une bonne moitié de la besogne. Parfois, plus heureux encore, ils mettent la main sur des mots qui, par un long et universel usage, ont perdu, de temps immémorial, toute trace d'effigie. La phrase du petit Manuel en contient jusqu'à deux de cette sorte.
ARISTE.
Vous voulez parler, je suis sûr, des mots Dieu et âme.