POLYPHILE.
Mais, Ariste, je vous ai assez fait voir, et sous divers aspects, que l'abstrait dans les mots n'est qu'un moindre concret. Le concret, aminci et exténué, est encore le concret. Il ne faut pas tomber dans le travers de ces femmes qui, parce qu'elles sont maigres, veulent passer pour de purs esprits. Vous imitez les enfants qui d'une branche de sureau ne gardent que la moelle pour en faire des marmousets. Ces marmousets sont légers, mais ce sont des marmousets de sureau. De même, vos termes qu'on dit abstraits, sont seulement devenus moins concrets. Et si vous les tenez pour absolument abstraits et tout tirés hors de leur propre et véritable nature, c'est pure convention. Mais, si les idées que représentent ces mots ne sont pas, elles, des conventions pures; si elles sont réalisées autre part qu'en vous-même, si elles existent dans l'absolu, ou en tout autre imaginaire lieu qu'il vous plaira désigner, si elles «sont» enfin, elles ne peuvent être énoncées, elles demeurent ineffables. Les dire, c'est les nier; les exprimer, c'est les détruire. Car, le mot concret étant le signe de l'idée abstraite, celle-ci, aussitôt signifiée, devient concrète, et voilà toute la quintessence perdue.
ARISTE.
Mais si je vous dis que, pour l'idée comme pour le mot, l'abstrait n'est qu'un moindre concret, votre raisonnement tombe par terre.
POLYPHILE.
Vous ne direz pas cela. Ce serait ruiner toute la métaphysique et faire trop de tort à l'âme, à Dieu et subséquemment à ses professeurs. Je sais bien que Hegel a dit que le concret était l'abstrait et que l'abstrait était le concret. Mais aussi cet homme pensif a mis votre science à l'envers. Vous conviendrez, Ariste, ne fût-ce que pour rester dans les règles du jeu, que l'abstrait est opposé au concret. Or, le mot concret ne peut être le signe de l'idée abstraite. Il n'en saurait être que le symbole, et, pour mieux dire, l'allégorie. Le signe marque l'objet et le rappelle. Il n'a pas de valeur propre. Le symbole tient lieu de l'objet. Il ne le montre pas, il le représente. Il ne le rappelle pas, il l'imite. Il est une figure. Il a par lui-même une réalité et une signification. Aussi étais-je dans la vérité en recherchant les sens contenus dans les mots âme, Dieu, absolu, qui sont des symboles et non pas des signes.
«L'âme possède Dieu dans la mesure où elle participe de l'absolu.
Qu'est-ce que cela, sinon un assemblage de petits symboles qu'on a beaucoup effacés, j'en conviens, qui ont perdu leur brillant et leur pittoresque, mais qui demeurent encore des symboles par force de nature? L'image y est réduite au schéma. Mais le schéma c'est l'image encore. Et j'ai pu, sans infidélité, substituer celle-ci à l'autre. C'est ainsi que j'ai obtenu:
«_Le souffle est assis sur celui qui brille au boisseau du don qu'il reçoit en ce qui est tout délié (_ou subtil)», d'où nous tirons sans peine: «Celui dont le souffle est un signe de vie, l'homme, prendra place (sans doute après que le souffle sera exhalé) dans le feu divin, source et foyer de la vie, et cette place lui sera mesurée sur la vertu qui lui a été donnée (par les démons, j'imagine) d'étendre ce souffle chaud, cette petite âme invisible, à travers l'espace libre (le bleu du ciel, probablement).
Et remarquez que cela vous a l'air d'un fragment d'hymne védique, que cela sent la vieille mythologie orientale. Je ne réponds pas d'avoir rétabli ce mythe primitif dans toute la rigueur des lois qui régissent le langage. Peu importe. Il suffit qu'on voie que nous avons trouvé des symboles et un mythe dans une phrase qui était essentiellement symbolique et mythique, puisqu'elle était métaphysique. Je crois vous l'avoir assez fait sentir, Ariste: toute expression d'une idée abstraite ne saurait être qu'une allégorie. Par un sort bizarre, ces métaphysiciens, qui croient échapper au monde des apparences, sont contraints de vivre perpétuellement dans l'allégorie. Poètes tristes, ils décolorent les fables antiques, et ils ne sont que des assembleurs de fables. Ils font de la mythologie blanche.