ARISTE.

Adieu, cher Polyphile. Je sors non persuadé. Si vous aviez raisonné dans les règles, il m'aurait été facile de réfuter vos arguments.

* * *

A Teodor de Wyzewa.

LE PRIEUR

Je trouvai mon ami Jean dans le vieux prieuré dont il habite les ruines depuis dix ans. Il me reçut avec la joie tranquille d'un ermite délivré de nos craintes et de nos espérances et me fit descendre au verger inculte où, chaque matin, il fume sa pipe de terre entre ses pruniers couverts de mousse. Là, nous nous assîmes, en attendant le déjeuner, sur un banc, devant une table boiteuse, au pied d'un mur écroulé où la saponaire balance les grappes rosées de ses fleurs en même temps flétries et fraîches. La lumière humide du ciel tremblait aux feuilles des peupliers qui murmuraient sur le bord du chemin. Une tristesse infinie et douce passait sur nos têtes avec des nuages d'un g*** pâle.

Après m'avoir demandé, par un reste de politesse, des nouvelles de ma santé et de mes affaires, Jean me dit d'une voix lente, le front sourcilleux:

—Bien que je ne lise jamais, mon ignorance n'est pas si bien gardée qu'il ne me soit parvenu dans mon ermitage, que vous avez naguère contredit, à la deuxième page d'un journal, un prophète assez ami des hommes pour enseigner que la science et l'intelligence sont la source et la fontaine, le puits et la citerne de tous les maux dont souffrent les hommes. Ce prophète, si j'ai de bons avis, soutenait que, pour rendre la vie innocente et même aimable, il suffit de renoncer à la pensée et à la connaissance et qu'il n'est de bonheur au monde que dans une aveugle et douce charité. Sages préceptes, maximes salutaires, qu'il eut seulement le tort d'exprimer et la faiblesse de mettre en beau langage, sans s'apercevoir que combattre l'art avec art et l'esprit avec esprit, c'est se condamner à ne vaincre que pour l'esprit et pour l'art. Vous me rendrez cette justice, mon ami, que je ne suis pas tombé dans cette pitoyable contradiction et que j'ai renoncé à penser et à écrire dès que j'ai reconnu que la pensée est mauvaise et l'écriture funeste. Cette sagesse m'est venue, vous le savez, en 1882, après la publication d'un petit livre de philosophie qui m'avait coûté mille peines et que les philosophes méprisèrent parce qu'il était écrit avec élégance. J'y démontrais que le monde est inintelligible, et je me fâchai quand on me répondit qu'en effet je ne l'avais pas compris. Je voulus alors défendre mon livre; mais, l'ayant relu, je ne parvins pas à en retrouver le sens exact. Je m'aperçus que j'étais aussi obscur que les plus grands métaphysiciens et qu'on me faisait tort en ne m'accordant pas une part de l'admiration qu'ils inspirent. C'est ce qui me détacha tout à fait des spéculations transcendantes. Je me tournai vers les sciences d'observation et j'étudiai la physiologie. Les principes en sont assez stables depuis une trentaine d'années. Ils consistent fixer proprement une grenouille avec des épingles sur une planche de liège et à l'ouvrir pour observer les nerfs et le coeur, qui est double. Mais je reconnus tout de suite que, par cette méthode, il faudrait beaucoup plus de temps que n'en assure la vie pour découvrir le secret profond des êtres. Je sentis la vanité de la science pure, qui, n'embrassant qu'une parcelle infiniment petite des phénomènes, surprend des rapports trop peu nombreux pour former un système soutenable. Je pensai un moment me jeter dans l'industrie. Ma douceur naturelle m'arrêta. Il n'y a pas d'entreprise dont on puisse dire d'avance si elle fera plus de bien que de mal. Christophe Colomb, qui vécut et mourut comme un saint et porta l'habit du bon saint François, n'aurait pas cherché, sans doute, le chemin des Indes s'il avait prévu que sa découverte causerait le massacre de tant de peuples rouges, a la vérité vicieux et cruels, mais sensibles à la souffrance, et qu'il apporterait dans la vieille Europe, avec l'or du Nouveau-Monde, des maladies et des crimes inconnus. Je frissonnai quand de fort honnêtes gens parlèrent de m'intéresser dans des affaires de canons, de fusils et d'explosifs où ils avaient gagné de l'argent et des honneurs. Je ne doutai plus que la civilisation, comme on la nomme, ne fût une barbarie savante et je résolus de devenir un sauvage. Il ne me fut pas difficile d'exécuter ce dessein à trente lieues de Paris, dans ce petit pays qui se dépeuple tous les jours. Vous avez vu sur la rue du village des maisons en ruine. Tous les fils des paysans quittent pour la ville une terre trop morcelée, qui ne peut plus les nourrir.

On prévoit le jour où un habile homme, achetant tous ces champs, reconstituera la grande propriété, et nous verrons peut-être le petit cultivateur disparaître de la campagne, comme déjà le petit commerçant tend à disparaître des grandes villes. Il en sera ce qu'il pourra. Je n'en prends nul souci. J'ai acheté pour six mille francs les restes d'un ancien prieuré, avec un bel escalier de pierre dans une tour et ce verger que je ne cultive pas. J'y passe le temps à regarder les nuages dans le ciel ou, sur l'herbe, les fusées blanches de la carotte sauvage. Cela vaut mieux, sans doute, que d'ouvrir des grenouilles ou que de créer un nouveau type de torpilleur.

» Quand la nuit est belle, si je ne dors pas, je regarde les étoiles, qui me font plaisir à voir depuis que j'ai oublié leurs noms. Je ne reçois personne, je ne pense à rien. Je n'ai pris soin ni de vous attirer dans ma retraite ni de vous en écarter.