Grande appareilleuse, bien qu'elle fût encore dans l'âge des amours, la citoyenne Rochemaure s'était donné la mission de réunir le législateur journaliste au banquier, et sa folle imagination lui représentait l'homme des caves, aux mains encore rougies du sang de Septembre, engagé dans le parti des financiers dont elle était l'agent, jeté par sa sensibilité même et sa candeur en plein agio, dans ce monde, qu'elle chérissait, d'accapareurs, de fournisseurs, d'émissaires de l'étranger, de croupiers et de femmes galantes.
Elle insista pour que le citoyen Gamelin la conduisît chez l'Ami du peuple, qui habitait non loin, dans la rue des Cordeliers, près de l'église. Après avoir fait un peu de résistance, le peintre céda au vœu de la citoyenne.
Le dragon Henry, invité à se joindre à eux, refusa, alléguant qu'il entendait garder sa liberté, même à l'égard du citoyen Marat, qui, sans doute, avait rendu des services à la République, mais maintenant faiblissait: n'avait-il pas, dans sa feuille, conseillé la résignation au peuple de Paris?
Et le jeune Henry, d'une voix mélodieuse, avec de longs soupirs, déplora la République trahie par ceux en qui elle avait mis son espoir: Danton repoussant l'idée d'un impôt sur les riches, Robespierre s'opposant à la permanence des sections, Marat dont les conseils pusillanimes brisaient l'élan des citoyens.
"Oh! s'écria-t-il, que ces hommes paraissent faibles auprès de Leclerc et de Jacques Roux!... Roux! Leclerc! vous êtes les vrais amis du peuple!"
Gamelin n'entendit point ces propos, qui l'eussent indigné: il était allé dans la pièce voisine passer son habit bleu.
"Vous pouvez être fière de votre fils, dit la citoyenne Rochemaure à la citoyenne Gamelin. Il est grand par le talent et par le caractère."
La citoyenne veuve Gamelin donna, en réponse, un bon témoignage de son fils, sans toutefois s'enorgueillir de lui devant une dame de haut parage, car elle avait appris dans son enfance que le premier devoir des petits est l'humilité envers les grands. Elle était encline à se plaindre, n'en ayant que trop sujet et trouvant dans ses plaintes un soulagement à ses peines. Elle révélait abondamment ses maux à ceux qu'elle croyait capables de les soulager, et madame de Rochemaure lui semblait de ceux-là. Aussi, mettant à profit l'instant favorable, elle conta tout d'une haleine la détresse de la mère et du fils, qui tous deux mouraient de faim. On ne vendait plus de tableaux: la Révolution avait tué le commerce comme avec un couteau. Les vivres étaient rares et hors de prix....
Et la bonne dame expédiait ses lamentations avec toute la volubilité de ses lèvres molles et de sa langue épaisse, afin de les avoir dépêchées toutes quand reparaîtrait son fils, dont la fierté n'eût point approuvé de telles plaintes. Elle s'efforçait d'émouvoir dans le moins de temps possible une dame qu'elle jugeait riche et répandue, et de l'intéresser au sort de son enfant. Et elle sentait que la beauté d'Évariste conspirait avec elle pour attendrir une femme bien née.
En effet, la citoyenne Rochemaure montra de la sensibilité: elle s'émut à l'idée des souffrances d'Évariste et de sa mère et rechercha les moyens de les adoucir. Elle ferait acheter les ouvrages du peintre par des hommes riches de ses amis.