Ils songeaient:
"Marat, sensible, humain, bienfaisant, Marat n'est plus là pour nous guider, lui qui ne s'est jamais trompé, qui devinait tout, qui osait tout révéler!... Que faire, que devenir? Nous avons perdu notre conseiller, notre défenseur, notre ami." Ils savaient d'où venait le coup, et qui avait dirigé le bras de cette femme. Ils gémissaient:
"Marat a été frappé par les mains criminelles qui veulent nous exterminer. Sa mort est le signal de l'égorgement de tous les patriotes."
On rapportait diversement les circonstances de cette mort tragique et les dernières paroles de la victime; on faisait des questions sur l'assassin, dont on savait seulement que c'était une jeune femme envoyée par les traîtres fédéralistes. Montrant les ongles et les dents, les citoyennes vouaient la criminelle au supplice et, trouvant la guillotine trop douce, réclamaient pour ce monstre le fouet, la roue, l'écartèlement, et imaginaient des tortures nouvelles.
Des gardes nationaux en armes traînaient à la section un homme à l'air résolu. Ses vêtements étaient en lambeaux; des filets de sang coulaient sur sa face pâle. On l'avait surpris disant que Marat avait mérité son sort en provoquant sans cesse au pillage et au meurtre. Et ç'avait été à grand-peine que les miliciens l'avaient soustrait à la fureur populaire. On le désignait du doigt comme un complice de l'assassin, et des menaces de mort s'élevaient sur son passage.
Gamelin restait stupide de douleur. De maigres larmes séchaient dans ses yeux ardents. A sa douleur filiale se mêlaient une sollicitude patriotique et une piété populaire qui le déchiraient.
Il songeait:
"Après Le Peltier, après Bourdon, Marat!... Je reconnais le sort des patriotes: massacrés au Champ de Mars, à Nancy, à Paris, ils périront tous." Et il songeait au traître Wimpfen qui naguère encore, à la tête d'une horde de soixante mille royalistes, marchait sur Paris, et qui, s'il n'avait été arrêté à Vernon par les braves patriotes, eût mis à feu et à sang la ville héroïque et condamnée.
Et combien de périls encore, combien de projets criminels, combien de trahisons, que la sagesse et la vigilance de Marat pouvaient seules connaître et déjouer! Qui saurait après lui dénoncer Custine oisif dans le camp de César et refusant de débloquer Valenciennes, Biron inactif dans la Basse-Vendée, laissant prendre Saumur et assiéger Nantes, Dillon trahissant la patrie dans l'Argonne?...
Cependant, autour de lui, de moment en moment, grandissait la clameur sinistre: