La citoyenne jugea le remerciement froid et le compliment sévère. Elle soupçonna Gamelin de manquer de grâce. Mais elle aimait trop la jeunesse pour ne pas lui pardonner quelque âpreté. Gamelin était beau: elle lui trouvait du mérite. "On le façonnera", songea-t-elle. Et elle l'invita à ses soupers: elle recevait, chaque soir, après le théâtre.

"Vous rencontrerez chez moi des gens d'esprit et de talent: Elleviou, Talma, le citoyen Vigée, qui tourne les bouts-rimés avec une habileté merveilleuse. Le citoyen François nous a lu sa Paméla, qu'on répète en ce moment au Théâtre de la Nation. Le style en est élégant et pur, comme tout ce qui sort de la plume du citoyen François. La pièce est touchante: elle nous a fait verser des larmes. C'est la jeune Lange qui tiendra le rôle de Paméla.

--Je m'en rapporte à votre jugement, citoyenne, répondit Gamelin. Mais le Théâtre de la Nation est peu national. Et il est fâcheux pour le citoyen François que ses ouvrages soient portés sur ces planches avilies par les vers misérables de Laya: on n'a pas oublié le scandale de L'Ami des Lois....

--Citoyen Gamelin, je vous abandonne Laya: il n'est pas de mes amis."

Ce n'était point par bonté pure que la citoyenne avait employé son crédit à faire nommer Gamelin à un poste envié: après ce qu'elle avait fait et ce que d'aventure il adviendrait qu'elle fît pour lui, elle comptait se l'attacher étroitement et s'assurer un appui auprès d'une justice à laquelle elle pouvait avoir affaire, un jour ou l'autre, car enfin elle envoyait beaucoup de lettres en France et à l'étranger, et de telles correspondances étaient alors suspectes.

"Allez-vous souvent au théâtre, citoyen?"

A ce moment, le dragon Henry, plus charmant que l'enfant Bathylle, entra dans la chambre. Deux énormes pistolets étaient passés dans sa ceinture.

Il baisa la main de la belle citoyenne, qui lui dit:

"Voilà le citoyen Évariste Gamelin pour qui j'ai passé la journée au Comité de sûreté générale et qui ne m'en sait point de gré. Grondez-le.

--Ah! citoyenne, s'écria le militaire, vous venez de voir nos législateurs aux Tuileries. Quel spectacle affligeant! Les représentants d'un peuple libre devraient-ils siéger sous les lambris d'un despote? Les mêmes lustres allumés naguère sur les complots de Capet et les orgies d'Antoinette éclairent aujourd'hui les veilles de nos législateurs. Cela fait frémir la nature.