--Mon ami, félicitez le citoyen Gamelin, répondit-elle; il est nommé juré au Tribunal révolutionnaire.
--Mes compliments, citoyen! fit Henry. Je suis heureux de voir un homme de ton caractère investi de ces fonctions. Mais, à vrai dire, j'ai peu de confiance en cette justice méthodique, créée par les modérés de la Convention, en cette Némésis débonnaire qui ménage les conspirateurs, épargne les traîtres, ose à peine frapper les fédéralistes et craint d'appeler l'Autrichienne à sa barre. Non, ce n'est pas le Tribunal révolutionnaire qui sauvera la République. Ils sont bien coupables, ceux qui, dans la situation désespérée où nous sommes, ont arrêté l'élan de la justice populaire!
--Henry, dit la citoyenne Rochemaure, passez-moi ce flacon...."
En rentrant chez lui, Gamelin trouva sa mère et le vieux Brotteaux qui faisaient une partie de piquet à la lueur d'une chandelle fumeuse. La citoyenne annonçait sans vergogne "tierce au roi".
Apprenant que son fils était juré, elle l'embrassa avec transports, songeant que c'était pour l'un et l'autre beaucoup d'honneur et que désormais tous deux mangeraient tous les jours.
"Je suis heureuse et fière d'être la mère d'un juré, dit-elle. C'est une belle chose que la justice, et la plus nécessaire de toutes: sans justice, les faibles seraient vexés à chaque instant. Et je crois que tu jugeras bien, mon Évariste: car, dès l'enfance, je t'ai trouvé juste et bienveillant en toutes choses. Tu ne pouvais souffrir l'iniquité et tu t'opposais selon tes forces à la violence. Tu avais pitié des malheureux, et c'est là le plus beau fleuron d'un juge.... Mais, dis-moi, Évariste, comment êtes-vous habillés dans ce grand tribunal?"
Gamelin lui répondit que les juges se coiffaient d'un chapeau à plumes noires, mais que les jurés n'avaient point de costume uniforme, qu'ils portaient leur habit ordinaire.
"Il vaudrait mieux, répliqua la citoyenne, qu'ils portassent la robe et la perruque: ils en paraîtraient plus respectables. Bien que vêtu le plus souvent avec négligence, tu es beau et tu pares tes habits; mais la plupart des hommes ont besoin de quelque ornement pour paraître considérables: il vaudrait mieux que les jurés eussent la robe et la perruque."
La citoyenne avait ouï dire que les fonctions de juré au Tribunal rapportaient quelque chose; elle ne se tint pas de demander si l'on y gagnait de quoi vivre honnêtement, car un juré, disait-elle, doit faire bonne figure dans le monde.
Elle apprit avec satisfaction que les jurés recevaient une indemnité de dix-huit livres par séance et que la multitude des crimes contre la sûreté de l'État les obligerait à siéger très souvent.