"Deux oisillons étaient tombés du toit où ils nichaient sur le rebord de votre fenêtre. Vous les nourrissiez à la becquée; l'un d'eux vécut et prit sa volée. L'autre mourut dans le nid d'ouate que vous lui aviez fait. "C'était celui que j'aimais le mieux", avez-vous dit. Ce jour-là, vous portiez, Élodie, un nœud rouge dans les cheveux."
Philippe Dubois et Brotteaux, un peu en arrière des autres, parlaient de Rome où ils étaient allés tous deux, celui-ci en 72, l'autre vers les derniers jours de l'Académie. Et il souvenait encore au vieux Brotteaux de la princesse Mondragone, à qui il eût bien laissé entendre ses soupirs, sans le comte Altieri qui ne la quittait pas plus que son ombre. Philippe Dubois ne négligea pas de dire qu'il avait été prié à dîner chez le cardinal de Bernis et que c'était l'hôte le plus obligeant du monde.
"Je l'ai connu, dit Brotteaux, et je puis dire sans me flatter que j'ai été durant quelque temps de ses plus familiers: il aimait à fréquenter la canaille. C'était un aimable homme et, bien qu'il fît métier de débiter des fables, il y avait dans son petit doigt plus de saine philosophie que dans la tête de tous vos jacobins qui veulent nous envertueuser et nous endéificoquer. Certes j'aime mieux nos simples théophages, qui ne savent ni ce qu'ils disent ni ce qu'ils font, que ces enragés barbouilleurs de lois, qui s'appliquent à nous guillotiner pour nous rendre vertueux et sages et nous faire adorer l'Être suprême, qui les a faits à son image. Au temps passé, je faisais dire la messe à la chapelle des Ilettes par un pauvre diable de curé qui disait après boire: "Ne médisons point des pécheurs: nous en vivons, prêtres indignes que nous sommes!" Convenez, monsieur, que ce croqueur d'orémus avait de saines maximes sur le gouvernement. Il en faudrait revenir là et gouverner les hommes tels qu'ils sont et non tels qu'on les voudrait être."
La Thévenin s'était rapprochée du vieux Brotteaux. Elle savait que cet homme avait mené grand train autrefois, et son imagination parait de ce brillant souvenir la pauvreté présente du ci-devant financier, qu'elle jugeait moins humiliante, étant générale et causée par la ruine publique. Elle contemplait en lui, curieusement et non sans respect, les débris d'un de ces généreux Crésus que célébraient en soupirant les comédiennes ses aînées. Et puis les manières de ce bonhomme en redingote puce si râpée et si propre lui plaisaient.
"Monsieur Brotteaux, lui dit-elle, on sait que jadis, dans un beau parc, par des nuits illuminées, vous vous glissiez dans des bosquets de myrtes avec des comédiennes et des danseuses, au son lointain des flûtes et des violons.... Hélas! elles étaient plus belles, n'est-ce pas, vos déesses de l'Opéra et de la Comédie-Française, que nous autres, pauvres petites actrices nationales?
--Ne le croyez pas, mademoiselle, répondit Brotteaux, et sachez que s'il s'en fût rencontré en ce temps une semblable à vous, elle se serait promenée, seule, en souveraine et sans rivale, pour peu qu'elle l'eût souhaité, dans le parc dont vous voulez bien vous faire une idée si flatteuse...."
L'hôtel de la Cloche était rustique. Une branche de houx pendait sur la porte charretière, qui donnait accès à une cour toujours humide où picoraient les poules. Au fond de la cour s'élevait l'habitation, composée d'un rez-de-chaussée et d'un étage, coiffée d'une haute toiture de tuiles moussues et dont les murs disparaissaient sous de vieux rosiers tout fleuris de roses. A droite, des quenouilles montraient leurs pointes au-dessus du mur bas du jardin. A gauche était l'écurie, avec un râtelier extérieur et une grange en colombage. Une échelle s'appuyait au mur. De ce côté encore, sous un hangar encombré d'instruments agricoles et de souches, du haut d'un vieux cabriolet, un coq blanc surveillait ses poules. La cour était fermée, de ce sens, par des étables devant lesquelles s'élevait, comme un tertre glorieux, un tas de fumier que, à cette heure, retournait de sa fourche une fille plus large que haute, les cheveux couleur de paille. Le purin qui remplissait ses sabots lavait ses pieds nus, dont on voyait se soulever par intervalles les talons jaunes comme du safran. Sa jupe troussée laissait à découvert la crasse de ses mollets énormes et bas. Tandis que Philippe Desmahis la regardait, surpris et amusé du jeu bizarre de la nature qui avait construit cette fille en largeur, l'hôtelier appela:
"Hé! la Tronche! va quérir de l'eau!"
Elle se retourna et montra une face écarlate et une large bouche où manquait une palette. Il avait fallu la corne d'un taureau pour ébrécher cette puissante denture. Sa fourche à l'épaule, elle riait. Semblables à des cuisses, ses bras rebrassés étincelaient au soleil.
La table était mise dans la salle basse, où les poulets achevaient de rôtir sous le manteau de la cheminée, garni de vieux fusils. Longue de plus de vingt pieds, la salle, blanchie à la chaux, n'était éclairée que par les vitres verdâtres de la porte et par une seule fenêtre, encadrée de roses, auprès de laquelle l'aïeule tournait son rouet. Elle portait une coiffe et un bavolet de dentelle du temps de la Régence. Les doigts noueux de ses mains tachées de terre tenaient la quenouille. Des mouches se posaient sur le bord de ses paupières, et elle ne les chassait pas. Dans les bras de sa mère, elle avait vu passer Louis XIV en carrosse.