Il y avait soixante ans qu'elle avait fait le voyage de Paris. Elle conta d'une voix faible et chantante aux trois jeunes femmes debout devant elle qu'elle avait vu l'Hôtel de Ville, les Tuileries et la Samaritaine, et que, lorsqu'elle traversait le Pont-Royal, un bateau qui portait des pommes au marché du Mail s'était ouvert, que les pommes s'en étaient allées au fil de l'eau et que la rivière en était tout empourprée.
Elle avait été instruite des changements survenus nouvellement dans le royaume, et surtout de la zizanie qu'il y avait entre les curés jureurs et ceux qui ne juraient point. Elle savait aussi qu'il y avait eu des guerres, des famines et des signes dans le ciel. Elle ne croyait point que le roi fût mort. On l'avait fait fuir, disait-elle, par un souterrain et l'on avait livré au bourreau, à sa place, un homme du commun.
Aux pieds de l'aïeule, dans son moïse, le dernier-né des Poitrine, Jeannot, faisait ses dents. La Thévenin souleva le berceau d'osier et sourit à l'enfant, qui gémit faiblement, épuisé de fièvre et de convulsions. Il fallait qu'il fût bien malade, car on avait appelé le médecin, le citoyen Pelleport, qui, à la vérité, député suppléant à la Convention, ne faisait point payer ses visites.
La citoyenne Thévenin, enfant de la balle, était partout chez elle; mal contente de la façon dont la Tronche avait lavé la vaisselle, elle essuyait les plats, les gobelets et les fourchettes. Pendant que la citoyenne Poitrine faisait cuire la soupe, qu'elle goûtait en bonne hôtelière, Élodie coupait en tranches un pain de quatre livres encore chaud du four. Gamelin, en la voyant faire, lui dit:
"J'ai lu, il y a quelques jours, un livre écrit par un jeune Allemand dont j'ai oublié le nom, et qui a été très bien mis en français. On y voit une belle jeune fille nommée Charlotte qui, comme vous, Élodie, taillait des tartines et, comme vous, les taillait avec grâce, et si joliment qu'à la voir faire le jeune Werther devint amoureux d'elle.
--Et cela finit par un mariage? demanda Élodie.
--Non, répondit Évariste; cela finit par la mort violente de Werther."
Ils dînèrent bien, car ils avaient grand-faim; mais la chère était médiocre. Jean Blaise s'en plaignit: il était très porté sur sa bouche et faisait de bien manger une règle de vie; et, sans doute, ce qui l'incitait à ériger sa gourmandise en système, c'était la disette générale. La Révolution avait dans toutes les maisons renversé la marmite. Le commun des citoyens n'avait rien à se mettre sous la dent. Les gens habiles qui, comme Jean Blaise, gagnaient gros dans la misère publique, allaient chez le traiteur où ils montraient leur esprit en s'empiffrant. Quant à Brotteaux qui, en l'an II de la Liberté, vivait de châtaignes et de croûtons de pain, il lui souvenait d'avoir soupé chez Grimod de la Reynière, à l'entrée des Champs-Élysées. Envieux de mériter le titre de fine gueule, devant les choux au lard de la femme Poitrine, il abondait en savantes recettes de cuisine et en bons préceptes gastronomiques. Et, comme Gamelin déclarait qu'un républicain méprise les plaisirs de la table, le vieux traitant, amateur d'antiquités, donnait au jeune Spartiate la vraie formule du brouet noir.
Après le dîner, Jean Blaise, qui n'oubliait pas les affaires sérieuses, fit faire à son académie foraine des croquis et des esquisses de l'auberge, qu'il jugeait assez romantique dans son délabrement. Tandis que Philippe Desmahis et Philippe Dubois dessinaient les étables, la Tronche vint donner à manger aux cochons. Le citoyen Pelleport, officier de santé, qui sortait en même temps de la salle basse où il était venu porter ses soins au petit Poitrine, s'approcha des artistes et, après les avoir complimentés de leurs talents, qui honoraient la nation tout entière, il leur montra la Tronche au milieu des pourceaux.
"Vous voyez cette créature, dit-il, ce n'est pas une fille, comme vous pourriez le croire: c'est deux filles. Comprenez que je parle littéralement. Surpris du volume énorme de sa charpente osseuse, je l'ai examinée et me suis aperçu qu'elle avait la plupart des os en double: à chaque cuisse, deux fémurs soudés ensemble; à chaque épaule, deux humérus. Elle possède aussi des muscles en double. Ce sont, à mon sens, deux jumelles étroitement associées ou, pour mieux dire, fondues ensemble. Le cas est intéressant. Je l'ai signalé à monsieur Saint-Hilaire, qui m'en a su gré. C'est un monstre que vous voyez là, citoyens. Ces gens-ci l'appellent "la Tronche". Ils devraient dire "les Tronches": elles sont deux. La nature a de ces bizarreries.... Bonsoir, citoyens peintres! Nous aurons de l'orage, cette nuit...."