--Mon enfant, Évariste ne pardonne pas à monsieur de Chassagne de t'avoir enlevée. Tu sais avec quelle colère il parlait de lui, quels noms il lui donnait.

--Oui, il l'appelait corrupteur, fit Julie avec un petit rire sifflant, en haussant les épaules.

--Mon enfant, il était mortellement offensé. Évariste a pris sur lui de ne plus parler de monsieur de Chassagne. Et voilà deux ans qu'il n'a soufflé mot de lui ni de toi. Mais ses sentiments n'ont pas changé; tu le connais: il ne vous pardonne pas.

--Mais, maman, puisque Fortuné m'a épousée... à Londres...."

La pauvre mère leva les yeux et les bras:

"Il suffit que Fortuné soit un aristocrate, un émigré, pour qu'Évariste le traite comme un ennemi.

--Enfin, réponds, maman. Penses-tu que, si je lui demande de faire auprès de l'accusateur public et du Comité de sûreté générale les démarches nécessaires pour sauver Fortuné, il n'y consentira pas?... Mais, maman, ce serait un monstre, s'il refusait!

--Mon enfant, ton frère est un honnête homme et un bon fils. Mais ne lui demande pas, oh! ne lui demande pas de s'intéresser à monsieur de Chassagne.... Écoute-moi, Julie. Il ne me confie point ses pensées et, sans doute, je ne serais pas capable de les comprendre... mais il est juge; il a des principes; il agit d'après sa conscience. Ne lui demande rien, Julie.

--Je vois que tu le connais maintenant. Tu sais qu'il est froid, insensible, que c'est un méchant, qu'il n'a que de l'ambition, de la vanité. Et tu l'as toujours préféré à moi. Quand nous vivions tous les trois ensemble, tu me le proposais pour modèle. Sa démarche compassée et sa parole grave t'imposaient: tu lui découvrais toutes les vertus. Et moi, tu me désapprouvais toujours, tu m'attribuais tous les vices, parce que j'étais franche, et que je grimpais aux arbres. Tu n'as jamais pu me souffrir. Tu n'aimais que lui. Tiens! je le hais, ton Évariste; c'est un hypocrite.

--Tais-toi, Julie: j'ai été une bonne mère pour toi comme pour lui. Je t'ai fait apprendre un état. Il n'a pas dépendu de moi que tu ne restes une honnête fille et que tu ne te maries selon ta condition. Je t'ai aimée tendrement et je t'aime encore. Je te pardonne et je t'aime. Mais ne dis pas de mal d'Évariste. C'est un bon fils. Il a toujours eu soin de moi. Quand tu m'as quittée, mon enfant, quand tu as abandonné ton état, ton magasin, pour aller vivre avec monsieur de Chassagne, que serais-je devenue sans lui? Je serais morte de misère et de faim.