--Ne parle pas ainsi, maman: tu sais bien que nous t'aurions entourée de soins, Fortuné et moi, si tu ne t'étais pas détournée de nous, excitée par Évariste. Laisse-moi tranquille! il est incapable d'une bonne action; c'est pour me rendre odieuse à tes yeux qu'il a affecté de prendre soin de toi. Lui! t'aimer?... Est-ce qu'il est capable d'aimer quelqu'un? Il n'a ni cœur ni esprit. Il n'a aucun talent, aucun. Pour peindre, il faut une nature plus tendre que la sienne."
Elle promena ses regards sur les toiles de l'atelier, qu'elle retrouvait telles qu'elle les avait quittées.
"La voilà, son âme! il l'a mise sur ses toiles, froide et sombre. Son Oreste, son Oreste, l'œil bête, la bouche mauvaise et qui a l'air d'un empalé, c'est lui tout entier.... Enfin, maman, tu ne comprends donc rien? Je ne peux pas laisser Fortuné en prison. Tu les connais, les jacobins, les patriotes, toute la séquelle d'Évariste. Ils le feront mourir. Maman, ma chère maman, ma petite maman, je ne veux pas qu'on me le tue. Je l'aime! je l'aime! Il a été si bon pour moi, et nous avons été si malheureux ensemble! Tiens, ce carrick, c'est un habit à lui. Je n'avais plus de chemise. Un ami de Fortuné m'a prêté une veste et j'ai été chez un garçon limonadier à Douvres, pendant qu'il travaillait chez un coiffeur. Nous savions bien que, revenir en France, c'était risquer notre vie; mais on nous a demandé si nous voulions aller à Paris, pour y accomplir une mission importante.... Nous avons consenti; nous aurions accepté une mission pour le diable. On nous a payé notre voyage et donné une lettre de change pour un banquier de Paris. Nous avons trouvé les bureaux fermés: ce banquier est en prison et va être guillotiné. Nous n'avions pas un rouge liard. Toutes les personnes à qui nous étions affiliés et à qui nous pouvions nous adresser sont en fuite ou emprisonnées. Pas une porte où frapper. Nous couchions dans une écurie de la rue de la Femme-sans-tête. Un décrotteur charitable, qui y dormait sur la paille avec nous, prêta à mon amant une de ses boîtes, une brosse et un pot de cirage aux trois quarts vide. Fortuné, pendant quinze jours, a gagné sa vie et la mienne à cirer des souliers sur la place de Grève. Mais lundi un membre de la Commune mit le pied sur la boîte et lui fit cirer ses bottes. C'est un ancien boucher à qui Fortuné a donné autrefois un coup de pied dans le derrière pour avoir vendu de la viande à faux poids. Quand Fortuné releva la tête pour réclamer ses deux sous, le coquin le reconnut, l'appela aristocrate et le menaça de le faire arrêter. La foule s'amassa; elle se composait de braves gens et de quelques scélérats qui criaient: "A mort l'émigré!" et appelaient les gendarmes. A ce moment, j'apportais la soupe à Fortuné. Je l'ai vu conduire à la section, et enfermer dans l'église Saint-Jean. J'ai voulu l'embrasser: on me repoussa. J'ai passé la nuit comme un chien sur une marche de l'église.... On l'a conduit, ce matin...."
Julie ne put achever; les sanglots l'étouffaient.
Elle jeta son chapeau sur le plancher et se mit à genoux aux pieds de sa mère:
"On l'a conduit, ce matin, dans la prison du Luxembourg. Maman, maman, aide-moi à le sauver; aie pitié de ta fille!"
Tout en pleurs, elle écarta son carrick et, pour se mieux faire reconnaître amante et fille, découvrit sa poitrine; et, prenant les mains de sa mère, elle les pressa sur ses seins palpitants.
"Ma fille chérie, ma Julie, ma Julie!" soupira la veuve Gamelin.
Et elle colla son visage humide de larmes sur les joues de la jeune femme.
Durant quelques instants, elles gardèrent le silence. La pauvre mère cherchait dans son esprit le moyen d'aider sa fille et Julie épiait le regard de ces yeux noyés de pleurs.