»On vous propose de faire la police chez vos ennemis et de rétablir parmi eux l'ordre que leurs crimes ont troublé. La magnanimité poussée à ce point change de nom.

»Camarades, il y a un degré où l'infamie devient mortelle pour une société; la bourgeoisie pingouine étouffe dans son infamie, et l'on vous demande de la sauver, de rendre l'air respirable autour d'elle. C'est se moquer de vous.

»Laissons-la crever, et regardons avec un dégoût plein de joie ses dernières convulsions, en regrettant seulement qu'elle ait si profondément corrompu le sol où elle a bâti, que nous n'y trouverons qu'une boue empoisonnée pour poser les fondements d'une société nouvelle.»

Sapor ayant terminé son discours, le camarade Lapersonne prononça ce peu de mots:

—Phoenix nous appelle au secours de Pyrot pour cette raison que Pyrot est innocent. Il me semble que c'est une bien mauvaise raison. Si Pyrot est innocent, il s'est conduit en bon militaire et il a toujours fait consciencieusement son métier, qui consiste principalement à tirer sur le peuple. Ce n'est pas un motif pour que le peuple prenne sa défense, en bravant tous les périls. Quand il me sera démontré que Pyrot est coupable et qu'il a volé le foin de l'armée, je marcherai pour lui.

Le camarade Larrivée prit ensuite la parole:

—Je ne suis pas de l'avis de mon ami Phoenix; je ne suis pas non plus de l'avis de mon ami Sapor; je ne crois pas que le parti doive embrasser une cause dès qu'on nous dit que cette cause est juste. Je crains qu'il n'y ait là un fâcheux abus de mots et une dangereuse équivoque. Car la justice sociale n'est pas la justice révolutionnaire. Elles sont toutes deux en antagonisme perpétuel: servir l'une, c'est combattre l'autre. Quant à moi, mon choix est fait: je suis pour la justice révolutionnaire contre la justice sociale. Et pourtant, dans le cas présent, je blâme l'abstention. Je dis que lorsque le sort favorable vous apporte une affaire comme celle-ci, il faudrait être des imbéciles pour ne pas en profiter.

»Comment? l'occasion nous est offerte d'asséner au militarisme des coups terribles, peut-être mortels. Et vous voulez que je me croise les bras? Je vous en avertis, camarades; je ne suis pas un fakir; je ne serai jamais du parti des fakirs; s'il y a ici des fakirs, qu'ils ne comptent pas sur moi pour leur tenir compagnie. Se regarder le nombril est une politique sans résultats, que je ne ferai jamais.

»Un parti comme le nôtre doit s'affirmer sans cesse; il doit prouver son existence par une action continue. Nous interviendrons dans l'affaire Pyrot; mais nous y interviendrons révolutionnairement; nous exercerons une action violente…. Croyez-vous donc que la violence soit un vieux procédé, une invention surannée, qu'il faille mettre au rancart avec les diligences, la presse à bras et le télégraphe aérien? Vous êtes dans l'erreur. Aujourd'hui comme hier, on n'obtient rien que par la violence; c'est l'instrument efficace; il faut seulement savoir s'en servir. Quelle sera notre action? Je vais vous le dire: ce sera d'exciter les classes dirigeantes les unes contre les autres, de mettre l'armée aux prises avec la finance, le gouvernement avec la magistrature, la noblesse et le clergé avec les juifs, de les pousser, s'il se peut, à s'entre-détruire; ce sera d'entretenir cette agitation qui affaiblit les gouvernements comme la fièvre épuise les malades.

»L'affaire Pyrot, pour peu qu'on sache s'en servir, hâtera de dix ans la croissance du parti socialiste et l'émancipation du prolétariat par le désarmement, la grêve générale et la révolution.»