Les chefs du parti ayant de la sorte exprimé chacun un avis différent, la discussion ne se prolongea pas sans vivacité; les orateurs, comme il arrive toujours en ce cas, reproduisirent les arguments qu'ils avaient déjà présentés et les exposèrent avec moins d'ordre et de mesure que la première fois. On disputa longtemps et personne ne changea d'avis. Mais ces avis, en dernière analyse, se réduisaient à deux, celui de Sapor et de Lapersonne qui conseillaient l'abstention, et celui de Phoenix et de Larrivée qui voulaient intervenir. Encore ces deux opinions contraires se confondaient-elles en une commune haine des chefs militaires et de leur justice et dans une commune croyance à l'innocence de Pyrot. L'opinion publique ne se trompa donc guère en considérant tous les chefs socialistes comme des pyrotins très pernicieux.

Quant aux masses profondes au nom desquelles ils parlaient, et qu'ils représentaient autant que la parole peut représenter l'inexprimable, quant aux prolétaires enfin, dont il est difficile de connaître la pensée qui ne se connaît point elle-même, il semble que l'affaire Pyrot ne les intéressait pas. Elle était pour eux trop littéraire, d'un goût trop classique, avec un ton de haute bourgeoisie et de haute finance, qui ne leur plaisait guère.

CHAPITRE VIII

LE PROCES COLOMBAN

Quand s'ouvrit le procès Colomban, les pyrotins n'étaient pas beaucoup plus de trente mille; mais il y en avait partout, et il s'en trouvait même parmi les prêtres et les militaires. Ce qui leur nuisait le plus c'était la sympathie des grands juifs. Au contraire, ils devaient à leur faible nombre de précieux avantages et en premier lieu de compter parmi eux moins d'imbéciles que leurs adversaires qui en étaient surchargés. Ne comprenant qu'une infime minorité, ils se concertaient facilement, agissaient avec harmonie, n'étaient point tentés de se diviser et de contrarier leurs efforts; chacun d'eux sentait la nécessité de bien faire et se tenait d'autant mieux qu'il se trouvait plus en vue. Enfin tout leur permettait de croire qu'ils gagneraient de nouveaux adhérents, tandis que leurs adversaires, ayant réuni du premier coup les foules, ne pouvaient plus que décroître.

Traduit devant ses juges, en audience publique, Colomban s'aperçut tout de suite que ses juges n'étaient pas curieux. Dès qu'il ouvrait la bouche, le président lui ordonnait de se taire, dans l'intérêt supérieur de l'État. Pour la même raison, qui est la raison suprême, les témoins à décharge ne furent point entendus. Le général Panther, chef d'état- major, parut à la barre, en grand uniforme et décoré de tous ses ordres. Il déposa en ces termes:

—L'infâme Colomban prétend que nous n'avons pas de preuves contre Pyrot. Il en a menti: nous en avons; j'en garde dans mes archives sept cent trente-deux mètres carrés, qui, à cinq cents kilos chaque, font trois cent soixante-six mille kilos.

Cet officier supérieur donna ensuite, avec élégance et facilité, un aperçu de ces preuves.

—Il y en a de toutes couleurs et de toutes nuances, dit-il en substance; il y en a de tout format, pot, couronne, écu, raisin, colombier, grand aigle, etc. La plus petite a moins d'un millimètre carré; la plus grande mesure 70 mètres de long sur 0 m. 90 de large.

À cette révélation l'auditoire frémit d'horreur.