—Eh bien, mon père, voulez-vous donc vêtir ces pingouins?
—Rien n'est plus nécessaire, mon fils, répondit le vieillard. Depuis qu'ils sont incorporés à la famille d'Abraham, ces pingouins participent de la malédiction d'Ève, et ils savent qu'ils sont nus, ce qu'ils ignoraient auparavant. Et il n'est que temps de les vêtir, car voici qu'ils perdent le duvet qui leur restait après leur métamorphose.
—Il est vrai, dit Magis, en promenant ses regards sur le rivage où l'on voyait les pingouins occupés à pêcher la crevette, à cueillir des moules, à chanter ou à dormir; ils sont nus. Mais ne croyez-vous pas, mon père, qu'il ne vaudrait pas mieux les laisser nus? Pourquoi les vêtir? Lors qu'ils porteront des habits et qu'ils seront soumis à la loi morale, ils en prendront un immense orgueil, une basse hypocrisie et une cruauté superflue.
—Se peut-il, mon fils, soupira le vieillard, que vous conceviez si mal les effets de la loi morale à laquelle les gentils eux-mêmes se soumettent?
—La loi morale, répliqua Magis, oblige les hommes qui sont des bêtes à vivre autrement que des bêtes, ce qui les contrarie sans doute; mais aussi les flatte et les rassure; et, comme ils sont orgueilleux, poltrons et avides de joie, ils se soumettent volontiers à des contraintes dont ils tirent vanité et sur lesquelles ils fondent et leur sécurité présente et l'espoir de leur félicité future. Tel est le principe de toute morale…. Mais ne nous égarons point. Mes compagnons déchargent en cette île leur cargaison de tissus et de peaux. Songez-y, mon père, tandis qu'il en est temps encore! C'est une chose d'une grande conséquence que d'habiller les pingouins. À présent, quand un pingouin désire une pingouine, il sait précisément ce qu'il désire, et ses convoitises sont bornées par une connaissance exacte de l'objet convoité. En ce moment, sur la plage, deux ou trois couples de pingouins font l'amour au soleil. Voyez avec quelle simplicité! Personne n'y prend garde et ceux qui le font n'en semblent pas eux-mêmes excessivement occupés. Mais quand les pingouines seront voilées, le pingouin ne se rendra pas un compte aussi juste de ce qui l'attire vers elles. Ses désirs indéterminés se répandront en toutes sortes de rêves et d'illusions; enfin, mon père, il connaîtra l'amour et ses folles douleurs. Et, pendant ce temps, les pingouines, baissant les yeux et pinçant les lèvres, vous prendront des airs de garder sous leurs voiles un trésor!… Quelle pitié!
»Le mal sera tolérable tant que ces peuples resteront rudes et pauvres; mais attendez seulement un millier d'années et vous verrez de quelles armes redoutables vous aurez ceint, mon père, les filles d'Alca. Si vous le permettez, je puis vous en donner une idée par avance. J'ai quelques nippes dans cette caisse. Prenons au hasard une de ces pingouines dont les pingouins font si peu de cas, et habillons-la le moins mal que nous pourrons.
»En voici précisément une qui vient de notre côté. Elle n'est ni plus belle ni plus laide que les autres; elle est jeune. Personne ne la regarde. Elle chemine indolemment sur la falaise, un doigt dans le nez et se grattant le dos jusqu'au jarret. Il ne vous échappe pas, mon père, qu'elle a les épaules étroites, les seins lourds, le ventre gros et jaune, les jambes courtes. Ses genoux, qui tirent sur le rouge, grimacent à tous les pas qu'elle fait, et il semble qu'elle ait à chaque articulation des jambes une petite tête de singe. Ses pieds, épanouis et veineux, s'attachent au rocher par quatre doigts crochus, tandis que les gros orteils se dressent sur le chemin comme les têtes de deux serpents pleins de prudence. Elle se livre à la marche; tous ses muscles sont intéressés à ce travail, et, de ce que nous les voyons fonctionner à découvert, nous prenons d'elle l'idée d'une machine à marcher, plutôt que d'une machine à faire l'amour, bien qu'elle soit visiblement l'une et l'autre et contienne en elle plusieurs mécanismes encore. Eh bien, vénérable apôtre, vous allez voir ce que je vais vous en faire.
À ces mots, le moine Magis atteint en trois bonds la femme pingouine, la soulève, l'emporte repliée sous son bras, la chevelure traînante, et la jette épouvantée aux pieds du saint homme Maël.
Et tandis qu'elle pleure et le supplie de ne lui point faire de mal, il tire de son coffre une paire de sandales et lui ordonne de les chausser.
—Serrés dans les cordons de laine, ses pieds, fit-il observer au vieillard, en paraîtront plus petits. Les semelles, hautes de deux doigts, allongeront élégamment ses jambes et le faix qu'elles portent en sera magnifié.