Mes hyperboréens ont, à vrai dire, les ailerons, non point squameux, mais couverts de petites pennes; bien que leurs jambes soient plantées un peu moins en arrière que celles des méridionaux ils marchent de même, le buste levé la tête haute, en balançant le corps d'une aussi digne façon et leur bec sublime (os sublime) n'est pas la moindre cause de l'erreur où tomba l'apôtre, quand il les prit pour des hommes.
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Le présent ouvrage appartient, je dois le reconnaître, au genre de la vieille histoire, de celle qui présente la suite des événements dont le souvenir s'est conservé, et qui indique, autant que possible, les causes et les effets; ce qui est un art plutôt qu'une science. On prétend que cette manière de faire ne contente plus les esprits exacts et que l'antique Clio passe aujourd'hui pour une diseuse de sornettes. Et il pourra bien y avoir, à l'avenir, une histoire plus sûre, une histoire des conditions de la vie, pour nous apprendre ce que tel peuple, à telle époque, produisit et consomma dans tous les modes de son activité. Cette histoire sera, non plus un art, mais une science, et elle affectera l'exactitude qui manque à l'ancienne. Mais, pour se constituer, elle a besoin d'une multitude de statistiques qui font défaut jusqu'ici chez tous les peuples et particulièrement chez les Pingouins. Il est possible que les nations modernes fournissent un jour les éléments d'une telle histoire. En ce qui concerne l'humanité révolue, il faudra toujours se contenter, je le crains, d'un récit à l'ancienne mode. L'intérêt d'un semblable récit dépend surtout de la perspicacité et de la bonne foi du narrateur.
Comme l'a dit un grand écrivain d'Alca, la vie d'un peuple est un tissu de crimes, de misères et de folies. Il n'en va pas autrement de la Pingouinie que des autres nations; pourtant son histoire offre des parties admirables, que j'espère avoir mises sous un bon jour.
Les Pingouins restèrent longtemps belliqueux. Un des leurs, Jacquot le Philosophe, a dépeint leur caractère dans un petit tableau de moeurs que je reproduis ici et que, sans doute, on ne verra pas sans plaisir:
«Le sage Gratien parcourait la Pingouinie au temps des derniers Draconides. Un jour qu'il traversait une fraîche vallée où les cloches des vaches tintaient dans l'air pur, il s'assit sur un banc au pied d'un chêne, près d'une chaumière. Sur le seuil une femme donnait le sein à un enfant; un jeune garçon jouait avec un gros chien; un vieillard aveugle, assis au soleil, les lèvres entr'ouvertes, buvait la lumière du jour.
»Le maître de la maison, homme jeune et robuste, offrit à Gratien du pain et du lait.
»Le philosophe marsouin ayant pris ce repas agreste:
»—Aimables habitants d'un pays aimable, je vous rends grâces, dit-il.
Tout respire ici la joie, la concorde et la paix.
»Comme il parlait ainsi, un berger passa en jouant une marche sur sa musette.