—O mes fils, postérité des Pingouins, pourquoi pleurez-vous et gémissez-vous? Pourquoi tendez-vous vers moi ces rameaux suppliants? Pourquoi faites-vous monter vers le ciel la fumée des aromates? Attendez-vous que je détourne de vos têtes quelque calamité? Pourquoi m'implorez-vous? Je suis prêt à donner ma vie pour vous. Dites seulement ce que vous espérez de votre père.
À ces questions le premier des Anciens répondit:
—Père des enfants d'Alca, ô Maël, je parlerai pour tous. Un dragon très horrible ravage nos champs, dépeuple nos étables et ravit dans son antre la fleur de notre jeunesse. Il a dévoré l'enfant Elo et sept jeunes garçons; il a broyé entre ses dents affamées la vierge Orberose, la plus belle des Pingouines. Il n'est point de village où il ne souffle son haleine empoisonnée et qu'il ne remplisse de désolation.
»En proie à ce fléau redoutable, nous venons, ô Maël, te prier, comme le plus sage, d'aviser au salut des habitants de cette île, de peur que la race antique des Pingouins ne s'éteigne.
—O le premier des Anciens d'Alca, répliqua Maël, ton discours me plonge dans une profonde affliction, et je gémis à la pensée que cette île est en proie aux fureurs d'un dragon épouvantable. Un tel fait n'est pas unique, et l'on trouve dans les livres plusieurs histoires de dragons très féroces. Ces monstres se rencontrent principalement dans les cavernes, aux bords des eaux et de préférence chez les peuples païens. Il se pourrait que plusieurs d'entre vous, bien qu'ayant reçu le saint baptême, et tout incorporés qu'ils sont à la famille d'Abraham, aient adoré des idoles, comme les anciens Romains, ou suspendu des images, des tablettes votives, des bandelettes de laine et des guirlandes de fleurs aux branches de quelque arbre sacré. Ou bien encore les Pingouines ont dansé autour d'une pierre magique et bu l'eau des fontaines habitées par les nymphes. S'il en était ainsi, je croirais que le Seigneur a envoyé ce dragon pour punir sur tous les crimes de quelques-uns et afin de vous induire, ô fils des Pingouins, à exterminer du milieu de vous le blasphème, la superstition et l'impiété. C'est pourquoi je vous indiquerai comme remède au grand mal dont vous souffrez de rechercher soigneusement l'idolâtrie dans vos demeures et de l'en extirper. J'estime qu'il sera efficace aussi de prier et de faire pénitence.
Ainsi parla le saint vieillard Maël. Et les Anciens du peuple pingouin, lui ayant baisé les pieds, retournèrent dans leurs villages avec une meilleure espérance.
CHAPITRE VIII
LE DRAGON D'ALCA (SUITE)
Suivant les conseils du saint homme Maël, les habitants d'Alca s'efforcèrent d'extirper les superstitions qui avaient germé parmi eux. Ils veillèrent à ce que les filles n'allassent plus danser autour de l'arbre des fées, en prononçant des incantations. Ils défendirent sévèrement aux jeunes mères de frotter leurs nourrissons pour les rendre forts, aux pierres dressées dans les campagnes. Un vieillard des Dombes, qui annonçait l'avenir en secouant des grains d'orge sur un tamis, fut jeté dans un puits.
Cependant, le monstre continuait à ravager chaque nuit les basses-cours et les étables. Les paysans épouvantés se barricadaient dans leurs maisons. Une femme enceinte qui, par une lucarne, vit au clair de lune l'ombre du dragon sur le chemin bleu, en fut si épouvantée qu'elle accoucha incontinent avant terme.