»Hélas! ajouta le moine en gémissant, qui peut se vanter d'être chaste en ce monde où tout nous donne l'exemple et le modèle de l'amour, où tout dans la nature, bêtes et plantes, nous montre et nous conseille les voluptueux embrassements? Les animaux sont ardents à s'unir selon leurs guises; mais il s'en faut que les divers hymens des quadrupèdes, des oiseaux, des poissons, et des reptiles égalent en vénusté les noces des arbres. Tout ce que les païens, dans leurs fables, ont imaginé d'impudicités monstrueuses est dépassé par la plus simple fleur des champs, et si vous saviez les fornications des lis et des roses, vous écarteriez des autels ces calices d'impureté, ces vases de scandale.
—Ne parlez pas ainsi, frère Régimental, répondit le vieillard Maël. Soumis à la loi naturelle, les animaux et les plantes sont toujours innocents. Ils n'ont pas d'âme à sauver; tandis que l'homme….
—Vous avez raison, répliqua le frère Régimental; c'est une autre paire de manches. Mais n'envoyez pas le jeune Samuel au dragon: le dragon le mangerait. Depuis déjà cinq ans Samuel n'est plus en état d'étonner les monstres par son innocence. L'année de la comète, le Diable, pour le séduire, mit un jour sur son chemin une laitière qui troussait son cotillon pour passer un gué. Samuel fut tenté; mais il surmonta la tentation. Le Diable, qui ne se lasse pas, lui envoya dans un songe, l'image de cette jeune fille. L'ombre fit ce que n'avait pu faire le corps: Samuel succomba. À son réveil, il trempa de ses larmes sa couche profanée. Hélas! le repentir ne lui rendit point son innocence.
En entendant ce récit, Samuel se demandait comment son secret pouvait être connu, car il ne savait pas que le Diable avait emprunté l'apparence du frère Régimental pour troubler en leur coeur les moines d'Alca.
Et le vieillard Maël songeait, et il se demandait avec angoisse:
—Qui nous délivrera de la dent du dragon? Qui nous préservera de son haleine? Qui nous sauvera de son regard?
Cependant les habitants d'Alca commençaient à prendre courage. Les laboureurs des Dombes et les bouviers de Belmont juraient que, contre un animal féroce, ils vaudraient mieux qu'une fille, et ils s'écriaient, en se tapant le gras du bras: «Ores vienne le dragon!» Beaucoup d'hommes et de femmes l'avaient vu. Ils ne s'entendaient pas sur sa forme et sa figure, mais tous maintenant s'accordaient à dire qu'il n'était pas si grand qu'on avait cru, et que sa taille ne dépassait pas de beaucoup celle d'un homme. On organisait la défense: vers la tombée du jour, des veilleurs se tenaient à l'entrée des villages, prêts à donner l'alarme; des compagnies armées de fourches et de faux gardaient, la nuit, les parcs où les bêtes étaient renfermées. Une fois même, dans le village d'Anis, de hardis laboureurs le surprirent sautant le mur de Morio; armés de fléaux, de faux et de fourches, ils lui coururent sus, et ils le serraient de près. L'un d'eux, vaillant homme et très alerte, pensa bien l'avoir piqué de sa fourche; mais il glissa dans une mare et le laissa échapper. Les autres l'eussent sûrement atteint, s'ils ne s'étaient attardés à rattraper les lapins et les poules qu'il abandonnait dans sa fuite.
Ces laboureurs déclarèrent aux anciens du village que le monstre leur paraissait de forme et de proportions assez humaines, à part la tête et la queue, qui étaient vraiment épouvantables.
CHAPITRE XI
LE DRAGON D'ALCA (suite)