Ce jour-là Kraken rentra dans sa caverne plus tôt que de coutume. Il tira de sa tête son casque de veau marin surmonté de deux cornes de boeuf et dont la visière s'armait de crocs formidables. Il jeta sur la table ses gants terminés par des griffes horribles: c'étaient des becs d'oiseaux pêcheurs. Il décrocha son ceinturon où pendait une longue queue verte aux replis tortueux. Puis il ordonna à son page Elo de lui tirer ses bottes et, comme l'enfant n'y réussissait pas assez vite, il l'envoya d'un coup de pied à l'autre bout de la grotte.
Sans regarder la belle Orberose, qui filait la laine, il s'assit devant la cheminée où rôtissait un mouton, et murmura:
—Ignobles Pingouins!… Il n'est pas pire métier que de faire le dragon.
—Que dit mon seigneur? demanda la belle Orberose.
—On ne me craint plus, poursuivit Kraken, Autrefois tout fuyait à mon approche. J'emportais dans mon sac poules et lapins; je chassais devant moi moutons et cochons, vaches et boeufs. Aujourd'hui ces rustres font bonne garde; ils veillent. Tantôt, dans le village d'Anis, poursuivi par des laboureurs armés de fléaux, de faux et de fourches fières, je dus lâcher poules et lapins, prendre ma queue sur mon bras et courir à toutes jambes. Or, je vous le demande, est-ce une allure convenable à un dragon de Cappadoce, que de se sauver comme un voleur, sa queue sur le bras? Encore, embarrassé de crêtes, de cornes, de crocs, de griffes, d'écailles, j'échappai à grand peine à une brute qui m'enfonça un demi- pouce de sa fourche dans la fesse gauche.
Et ce disant, il portait la main avec sollicitude à l'endroit offensé.
Et après s'être livré quelques instants à des méditations amères:
—Quels idiots que ces Pingouins! Je suis las de souffler des flammes au nez de tels imbéciles. Orberose, tu m'entends?…
Ayant ainsi parlé, le héros souleva entre ses mains le casque épouvantable et le contempla longtemps dans un sombre silence. Puis il prononça ces paroles rapides:
—Ce casque, je l'ai taillé de mes mains, en forme de tête de poisson, dans la peau d'un veau marin. Pour le rendre plus formidable, je l'ai surmonté de cornes de boeuf, et je l'ai armé d'une mâchoire de sanglier; j'y ai fait pendre une queue de cheval, teinte de vermillon. Aucun habitant de cette île n'en pouvait soutenir la vue, quand je m'en coiffais jusqu'aux épaules dans le crépuscule mélancolique. À son approche, femmes, enfants, jeunes hommes, vieillards fuyaient éperdus, et je portais l'épouvante dans la race entière des Pingouins. Par quels conseils ce peuple insolent, quittant ses premières terreurs, ose-t-il aujourd'hui regarder en face cette gueule horrible et poursuivre cette crinière effrayante?